Le bon des bouchons

d'Lëtzebuerger Land vom 15.11.2019

Problème récurrent que la circulation au Luxembourg. Si les bouchons sont monnaie courante dans la capitale et ses alentours depuis des années, les évoquer était devenu, à force, aussi peu original que de parler de la pluie et du beau temps autour d’un café. Clairement, tout le monde est au courant qu’aux heures de pointe et même au-delà, mieux vaut prendre son mal en patience si l’on espère se déplacer au sein du pays. Reste que ces dernières semaines, la problématique semble être remontée en tête des mécontentements quotidiens des habitants même de la capitale. Le sujet est sur toutes les bouches, l’agacement sur tous les visages et l’exaspération à tous les coins de rue ! Car désormais, les frontaliers ne sont plus les seuls touchés par ce fléau.

Ceux-là sourient d’ailleurs doucement en nous entendant râler, pester, vociférer, eux qui ont baissé les armes ou presque, habitués et clairement résignés à compter matin et soir le double, voire le triple du temps pour arriver à bonne heure à bon port. C’est à se demander comment ils font pour s’engager, chaque jour, avec un certain détachement, sur ces branches d’autoroutes bondées, éclairées de mille feux arrière rouges à l’arrêt. Hormis les excités du klaxon, les férus du slalom – un coup à droite, un coup à gauche – et ceux qui évacuent leur lourde journée en jouant des doigts sur leurs semblables, globalement et étonnamment, un calme surprenant règne sur ces routes bondées.

Avez-vous d’ailleurs déjà pris le temps d’observer ces prisonniers des bouchons ? Ils sont très souvent seuls dans leurs véhicules, ou, pire scénario d’embouteillage qui soit, doivent parfois gérer un ou deux enfants à l’arrière. Auquel cas on voit alors le conducteur s’agiter, taper dans les mains en mimant une chanson enfantine et affichant un air un peu trop enthousiaste pour la situation. Tentant désespérant d’alléger la situation critique dans laquelle il se trouve, il finit souvent par se déhancher, se contorsionner au point de faire bouger tout l’habitacle, tentant, totalement décoiffé et en sueur, de récupérer un doudou tombé au sol ou de séparer un frère et sa sœur en pleine bagarre… On compatit d’un sourire poli, seul à bord, chanceux que l’on est. On préfère admirer celui qui fait pour ainsi dire contre mauvaise fortune bon cœur. Celui-là nous fait rire. Au diable les bouchons, il monte la sono et en avant la musique ! Il chante, il s’égosille, personne ne l’entend heureusement, mais bon sang ce qu’il a raison de profiter de ce temps mort pour s’accorder cette pause détente. Avec son pied, il bat la mesure sur sa pédale de frein et derrière lui, ses phares marquent le rythme et clignotent ambiance boîte de nuit. On troquerait presque l’info route de la radio contre une bonne playlist pour l’accompagner.

Bien sûr, il y a aussi ceux qui, moins drôles, profitent d’être à l’arrêt pour continuer de travailler. Engoncés dans leurs costumes, cravates encore bien serrées autour du cou, ils en profitent pour passer encore quelques coups de fil. On les écoute sans le son, parler tout seul à leur tableau de bord, appuyer leurs propos d’une gestuelle bien pensée et hocher la tête à leur rétroviseur d’un air convaincu. D’autres encore envoient un dernier mail professionnel, un SMS pour annoncer leur retard ou que sais-je…. Une lumière bleutée éclaire alors leurs visages qui ne regardent plus la route. Et quand ils se sentent observés, soudainement pris sur le fait, ils affichent une mine coupable ou mieux, font comme si de rien n’était, détournant la tête en éteignant d’un glissement de doigt l’écran de leur GSM qu’ils glissent discrètement sur le siège passager.

En général, en réponse à ces portraits d’embouteillages, essentiellement composés de malheureux frontaliers allemands, français ou belges, il y en a toujours un pour rappeler que lui, la voiture, c’est fini. Depuis longtemps d’ailleurs. Hors de question de supporter tout ça. D’ailleurs, toujours selon lui, si tout le monde suivait son exemple, il y aurait bien moins de problème sur les routes. Lui, il habite en ville, ou du moins à proximité de son lieu de travail, des commerces, des écoles, des cinémas, bref, en ville, et peut tout faire à vélo – en bus – en train – à pieds. Mais force est de constater que depuis peu, même cet écolo convaincu, cet incollable de mobilitéit.lu, cet abonné Vel ’Oh, ce marcheur émérite, a semble-t-il fini par perdre patience à son tour. Je l’entends, à l’épicerie bio du quartier, râler sur les pistes cyclables coupées par le futur tram, sur son bus qui ne stoppe plus à l’arrêt devant son cours de Pilates, sur ces trains toujours en retard, sur tous ces chantiers qui envahissent sa rue près de la gare, sur ces bruits incessants, cette poussière, ce paysage constellé de grues, ce centre-ville bouchonné toute la journée, inaccessible, même à pieds, ou alors en bottes d’ouvrier…

Du coup, le lundi, à la machine à café, les problèmes de circulation sont redevenus tendance et occupent toutes les discussions. Les conversations se drapent d’un enthousiasme général dès que le sujet est soulevé, cette fois toutes nationalités et lieux d’habitat confondus. Car si tout à chacun reste conscient du bien-fondé de ces multiples chantiers, cette exaspération de groupe face à ce trafic bouchonné sur lequel il est bon ton de grogner a, du reste, ce bel avantage que de fédérer.

Salomé Jeko
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