Bob Verschueren : Lignes de vie

Le végétal et la forme

d'Lëtzebuerger Land du 15.02.2013

Des traits d’un dessin qui d’un coup se seraient mis à ramper sur la surface de la feuille, s’élèveraient pour tracer leurs lignes irrégulières, vivantes, sur le mur blanc voisin. Tels le passant qui s’arrête devant la vitrine de la galerie Lucien Schweitzer, avenue Monterey, détournant son regard des objets design, verra les branchages qui invitent à entrer et pousser plus profond dans la découverte, l’exploration de l’exposition de Bob Verschueren. Et celui qui connaît déjà l’artiste belge se réjouira de rentrer dans cet univers où se déplient, se déploient cette fois-ci, alors qu’on a laissé derrière soi une autre installation, des livres d’artiste, des photographies.

Des branchages toujours, dans l’étroit couloir, comme s’ils poussaient ou tombaient seulement du haut d’un coin du plafond, pour transformer l’endroit de tunnel en charmeraie. Entre-temps, note plus exotique, une photographie aura introduit dans une bambouseraie, environnement quand même plus surprenant pour des affûts perchés, on comprendra mieux le terme allemand de Hochsitz.

Ils sont au nombre de trois, plus loin, dans la première des salles. Trois livres d’artiste, où Bob Verschueren tantôt à la suite de Max Ernst qui en a inventé la pratique en art, à légers coups de crayon révèle dans les frottages les mille et une facettes et facéties du bois de hêtre, tantôt dans des travaux à l’encre fait tournoyer, valser multitude de feuilles. « Traits vifs et acérés/ s’inscrivent/ s’incrustent », dit Dominique Sintobin dans l’un des cas ; « une feuille tombe… et on dirait qu’elle monte/ avant de toucher la terre », surenchérit Jean Portante dans l’autre. Et dans Retour, troisième livre d’artiste, des lettres poussent, se mettent en ordre, tombent à la fin comme des feuilles justement, s’amassent et attendent qu’on les ramasse, à la pelle comme dans la chanson.

Dans un échange épistolaire rendu dans un petit livre attachant, Conversation avec…, aux Éditions Tandem, Robert Dumas caractérise l’art de Bob Verschueren d’une part par la prégnance de la forme, d’autre part par la matérialité sensuelle. Cette dernière est bien sûr moins saisissable dans les photographies. La forme, elle, y est accentuée, sans être figée ; et le paradoxe des vers de Jean Portante revient d’autant plus fortement à l’esprit. Devant tels branchages qui sortent d’un pot renversé, tels autres hors d’un tronc, d’une machine agricole… Il suffirait d’un peu de vent, d’une chiquenaude, pour voir tels tronçons de peupliers, à la queue leu leu, rouler. Des flux, des coulures même, sculptures vivantes et changeantes dans le temps, peintures non moins, avec l’attention précisément aux couleurs et à la façon dont elles peuvent virer. Et les branchages reverdir peut-être au long des deux mois de l’exposition.

Tel livre objet, il suffirait encore de l’ouvrir, d’en soulever la couverture, pour que les feuilles (végétales) se répandent ; la nature y est coincée en quelque sorte, renfermée. Ailleurs, un livre objet accroché au mur laisse glisser ses propres feuilles, des aquarelles sur papier chiffon ; et c’est toute une forêt qui en sort, du vert clair au brun d’automne, toutes sortes de tonalités qui aboutissent au Crépuscule d’octobre.

L’exposition Lignes de vie de Bob Verschueren dure encore jusqu’au 6 avril à la galerie Lucien Schweitzer, 24, avenue Monterey à Luxembourg ; ouvert du lundi au samedi de 10 à 18 heures ou sur rendez-vous ; renseignements par téléphone : 23 616-56 ou sur le site www.lucienschweitzer.lu.
Lucien Kayser
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