L’homme qui se pensait être à l’origine de l’Université du Luxembourg

« What a wonderful world this would be »

d'Lëtzebuerger Land vom 18.02.2010

Le saviez-vous ? Un certain Ger­main Dondelinger serait « à l’ori­gine de l’Université du Luxem­bourg ». Et oui ! on en apprend des choses à des colloques. Comme ce jeudi dernier, lors des Journées Hubert Curien, journées sur le thème de la communication scientifique et technique qui se sont tenues à Esch-Belval1. C’est Mon­sieur Dondelinger lui-même qui a avancé cette thèse lors de son intervention sur le développement de la Cité des Sciences (le complexe dont fera parti l’Université d’ici trois à quatre ans).

Mais qui est ce Germain Donde­linger ? On cherchera en vain son CV dans la brochure avec tous les CVs des intervenants du colloque. Serait-ce un ministre, un député ? Non, l’homme mystérieux sans CV travaille en tant que conseiller de gouvernement au ministère de l’Enseignement Supé­rieur et de la Recherche.

Selon mes propres calculs, Monsieur Dondelinger devrait avoir entre 100 et 200 ans, puisqu’on estima le 17 juillet 2003 à la Chambre des députés que : « haut schléisse mer eng honnert­jähreg Debatt of, eng Debatt iwwert d’Opportunitéit vun enger eegener Universitéit zu Lëtze­buerg ». Notons, en passant, que le Centre Universi­taire fut créé en 1974 et que c’est en 1817 que les Cours supérieurs furent introduits au Luxem­bourg.

En ce qui concerne les raisons qui ont rendu difficile la création de l’Université du Luxembourg, Mon­sieur Dondelinger soutient une thèse originale. C’est une certaine classe « tcha­tchiste » (des gens qui se retrouvent le soir autour de cocktails pour discuter) qui aurait été majoritairement contre la création d’une université. Mais il oublie de mentionner tous ceux qui pendant des années s’opposaient farouchement et publiquement à la création d’une université : que ce soit le Premier ministre Jean-Claude Juncker, l’ancien ministre de l’Éducation Marc Fisch­bach, ou encore l’ancien président du Conseil national de l’enseignement supérieur Robert Mackel2. D’ailleurs, à quelques rares exceptions près, presque tous les membres du CSV étaient jusqu’il y a quelques années opposés à une université. Le parti qui se pense être le « séchere Wee » était plutôt un des plus grands obstacles sur la route qui mène vers l’économie de la connaissance.

Il faut souligner ce changement considérable – tandis que les décideurs politiques étaient largement contre la création d’une université, on est passé vers un soutien quasi unanime en l’espace de quelques années seulement. Mais au lieu de désigner une ou deux personnes qui seraient « à l’origine » de l’Université, c’est, en fait, une combinaison de plusieurs facteurs qui a amorcé ce changement : l’européanisation de l’enseignement supérieur et la nécessité pour le Luxem­bourg de se conformer à des directives et mesures européennes et de se positionner au sein de l’Europe ; le besoin perçu de « penser grand », même dans un petit pays comme le Luxembourg ; la montée en puissance d’une politique de la recherche scientifique ; la valorisation croissante du rôle de la production de connaissances et de l’innovation pour le bénéfice de l’économie ; l’accent mis sur « la mobilité » (entre autres : l’exigence pour les étudiants de la future Université de passer au moins un semestre à l’étranger pendant leurs études), etc3.

C’est l’idée d’une université axée sur l’enseignement et la recherche plutôt que sur l’enseignement tout seul qui a rendu l’idée d’une université plus acceptable et qui a neutralisé certains des arguments avancés contre sa création. En examinant le discours politique autour de l’université on observe un double déplacement : un changement de perspective sur ce que représente une université (en déplaçant l’accent mis sur la diffusion des connaissances vers la production de connaissances) et un positionnement de l’université dans un discours sur l’économie et la compétitivité nationale et une perspective européenne plus large.

Troisième idée pittoresque de Mon­sieur Dondelinger : il estime que dans les mentalités luxembourgeoises, Esch serait aussi loin de Luxembourg-ville que Marseille le serait de Paris dans la mentalité des Parisiens. Cela nous donne envie de chanter avec Sam Cooke « Don’t know much about history... Don’t know much about geo­graphy... ».

Notons, toutefois, que 90 pourcents de l’intervention de Monsieur Don­de­linger relataient des faits (qu’on connaît déjà largement). Les autres dix pourcents, dont le présent article se veut un « best of », étaient peut-être une stratégie pour captiver l’attention du public. Un bon orateur sait savamment parsemer et alléger des propos sérieux par quelques blagues, anecdotes, ou provocations pour empêcher que le public ne s’endorme. Si tel était l’intention de Monsieur Dondelinger, c’est pari gagné.

1 Pour plus d’informations sur ce colloque, voir : www.jhc2010.eu
Morgan Meyer
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