Sauvegarder le patrimoine, organiser des expositions, éduquer le peuple, faire du chiffre, voire garantir «  l’harmonie mondiale » – les missions de l’institution musée se multiplient

Le musée à tout faire

d'Lëtzebuerger Land du 20.05.2016

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Le musée n’est pas une institution figée dans le temps : il évolue et ses missions changent. Lieu d’étude et de recherche sous Ptolémée 1er, le musée devient aussi un lieu de conservation d’une collection au XVe siècle, puis d’exposition des collections dans les cabinets de curiosité du XVIe siècle. Il évolue vers un lieu de délectation à la fin du XVIIe siècle quand le Ashmolean Museum d’Oxford ouvre ses collections pour la première fois au public. À la Révolution française, les collections deviennent publiques et les missions du musée sont définies plus précisément : protéger le patrimoine, s’approprier l’héritage de l’aristocratie et de l’église, éduquer le peuple, former le goût des artistes contemporains et former une nation. Ces missions se doublent d’une exigence scientifique, avec les premières classifications systématiques des objets. Les bases du musée moderne, « des Lumières », sont posées et c’est lui qu’on érige aujourd’hui encore comme modèle2.

Le XIXe est le siècle des musées en tous genres, qui s’ouvrent partout en Europe et aussi de l’invention de l’exposition temporaire. Naît également l’idée que le musée doit être utile à tous (pauvres ou riches). Les publics commencent alors à être tenus en considération aux États-Unis avec les premières études sur les comportements des visiteurs. À ce moment, les musées européens, plus anciens, restent davantage attachés aux missions de conservation et de recherche et ces idées nouvelles succombent pour un temps à la léthargie dans laquelle les musées sont plongés pendant les guerres2.

Dans les années 1960, le musée vit une crise d’identité : on s’aperçoit qu’il est encore une institution élitiste, non accessible à tous3. L’intérêt progressif porté à la relation des musées avec leur public mène à une somme considérable de savoirs sur le sujet à partir des années 1970 aux États-Unis, en France, au Canada, en Chine ou au Brésil. C’est à cette époque que le nombre de musées explose avec notamment la création du Guggenheim à New York (1959), de la Neue Nationalgalerie à Berlin (1968) ou du Centre Beaubourg à Paris (1977). Ces institutions renouvellent l’approche de la muséologie et donnent des leçons aux musées plus traditionnels. La seconde moitié du XXe a conduit à une diversification des thèmes et des formes des musées. La « nouvelle muséologie », dans le sillage de Georges Henri Rivière (créateur de l’Icom en 1948), engendre de plus en plus de recherches sur les musées, mais aussi le développement des écomusées, qui valorisent des identités et territoires régionaux.

À ce moment, les missions du musée sont donc essentiellement une mission patrimoniale (conserver, restaurer, faire de la recherche), une mission culturelle (animer la scène culturelle, exposer, donner des connaissances, faire découvrir les artistes et être une source d’inspiration pour eux) et une mission sociale (contribuer à la mémoire collective, à l’identité d’un territoire ou d’un peuple, définir des valeurs culturelles).

Des changements fondamentaux peuvent être observés depuis le denier quart du XXe siècle. Le nombre de livres qui ont tenté de (re)définir les rôles du musée ces dernières années est d’ailleurs révélateur de ces changements.

À l’origine des principales « nouvelles » missions du musée, il y a d’abord un élargissement de la notion de patrimoine4 : le développement des écomusées et les recherches en muséologie ont étendu considérablement la gamme des objets collectionnés au patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel (savoir-faire, chants, traditions, etc.). En outre, l’art contemporain, qui se passe parfois de support physique, pose de nouveaux problèmes de conservation.

Le « tournant communicationnel » du musée, c’est-à-dire son entrée dans l’ère de la communication et le développement rapide d’une politique d’expositions temporaires sont aussi deux changements majeurs5. Ce tournant découle 1. d’une part, de la prise en compte des publics et des progrès de la didactique, des sciences de l’éducation et de la muséologie, qui encouragent le musée à connaître ses publics pour répondre à une mission de démocratisation de la culture et pour mieux les satisfaire. Une nouvelle mission du musée est donc de mener ou soutenir la recherche sur les publics. 2. D’autre part, le musée dépend de plus en plus de l’émergence et de la rationalisation des politiques culturelles4. Il se retrouve alors (dans une certaine mesure)2 en concurrence avec d’autres institutions de loisir et ces politiques répondent à des objectifs de démocratisation et de rationalisation gestionnaire. Le musée est alors appelé à chercher et trouver les publics qui lui sont encore distants.

Le tournant communicationnel a aussi correspondu à un tournant commercial : l’exposition, considérée comme un média, est de plus en plus soumise aux logiques de développement de la fréquentation. Le tourisme culturel fait aussi prendre conscience au pouvoir politique que le musée n’a pas qu’un intérêt culturel ou social, mais aussi un intérêt économique, qui peut redonner du souffle et de la visibilité à un territoire qui en manque (comme l’a fait le Guggenheim à Bilbao)6. Le musée endosse donc, bon gré mal gré, une nouvelle mission économique. Et conséquemment, l’augmentation du nombre de visiteurs dans les grands musées suppose également une nouvelle mission de gestion des flux (ce qui est un véritable défi pour les grands musées comme le Louvre). Parallèlement, le désengagement progressif de l’État dans le financement des musées les mène à chercher des ressources ailleurs.

Enfin, la diminution de la part des générations les plus jeunes dans les institutions culturelles traditionnelles comme le musée1 le mène à vouloir établir des liens différents à ses publics réels et potentiels, grâce au numérique notamment. En ce moment, le musée vit un « tournant numérique » : il se doit d’être présent sur les réseaux sociaux, de développer des applications, des aides à la visite ou une version en ligne de ses expositions, etc.

Les missions que les musées doivent assumer se sont donc considérablement élargies et certaines (comme les missions éducatives, sociales et identitaires) se sont renforcées. Le musée est sommé de tout faire, jusqu’à par exemple « aider les peuples du monde à sauvegarder l’identité, à accepter la diversité, et à mieux se comprendre, ouvrant une voie vers la paix et l’harmonie mondiale »7… le tout avec des moyens qui ne sont évidemment pas extensibles.

Les effets de cet élargissement considérable des missions du musée sont nombreux et nous retenons ici les principaux. D’abord, le développement de la notion de patrimoine place le musée face à des questionnements complexes de conservation et à une réflexion ardue mais fondamentale sur ce qu’il est ou non nécessaire de conserver et sur les façons de le faire.

Parallèlement, le tournant communicationnel a pour effet de réduire la place tenue par les collections et d’une manière plus générale par la conservation dans le fonctionnement quotidien du musée. La mission culturelle de l’exposition prend donc le pas sur la mission patrimoniale4. Cette place prédominante est renforcée par le fait que l’action envers les publics soit devenue un critère d’évaluation du fonctionnement du musée. Cette mission culturelle le pousse à innover sans cesse pour attirer et satisfaire les publics, ce qui a des effets divers : le développement de dispositifs inventifs participe véritablement de la création d’un nouveau musée, plus soucieux de l’« expérience » des visiteurs (nous pensons par exemple à des aides à la visite utilisant la réalité augmentée). Cette attention envers les publics débouche notamment, dans les années 2000, sur l’idée d’un musée « forum », convivial, qui « questionne » (plutôt qu’un musée qui « transmet » de la connaissance), qui laisse la place à des savoirs potentiellement moins « légitimes » et mène à façonner l’identité des visiteurs et de la société.

À l’inverse, le développement de la mission culturelle et de loisir et le développement de l’importance de la fréquentation poussent aussi le musée à certaines dérives, dénoncées par une partie des observateurs du musée : spectacularisation, disneylandisation des savoirs et évènementialisation de la vie muséale s’opposent parfois aux missions patrimoniales. Autrement dit, la louable intention de mettre la culture à la portée de tous prend parfois le pas sur le contenu.

Néanmoins, la question de la séduction des publics par la spectacularisation des savoirs est déjà évoquée au XVIIe siècle, époque à laquelle on parle déjà de dérive et de trahison2. Le spectacle ne s’oppose pas à la mission patrimoniale s’ils sont pensés ensemble et des expositions spectaculaires peuvent être aussi d’une grande richesse (dans certaines conditions que nous ne pouvons pas développer ici). En outre, beaucoup de musées pensent répondre aux attentes des publics en supprimant tous les textes et en réalisant des médiations spectaculaires, ce qui reflète en réalité une méconnaissance des attentes et de la composition réelles de ce « grand public » si convoité.

La mission économique du musée sur le territoire a aussi des effets certains, puisque toutes les capitales engagent de projets muséographiques ambitieux. Là encore, la mission est accomplie avec plus ou moins de succès : éclosent alors des musées à l’architecture spectaculaire mais sans fonds pour les collections et sans liens avec la ville, mais aussi des musées qui se donnent les moyens d’être à la fois visibles, lisibles, accessibles et pensés en cohérence avec le plan d’urbanisme.

La recherche de financements privés conduit aussi à diversifier ses ressources et à être moins dépendant des subsides de l’État. Malheureusement, certains musées – au Canada par exemple – doivent soumettre leur programme culturel aux goûts de grands mécènes ; ce qui les conduit à endosser par exemple des discours militants (voire propagandistes) de grandes entreprises et à remettre en question leur nécessaire indépendance.

Le numérique peut aussi être vu comme une contrainte et une opportunité pour le musée : c’est une contrainte car s’il veut attirer les jeunes générations, il devra s’y adapter, mais c’est surtout une opportunité, parce que le numérique peut faciliter l’exécution de ses missions historiques et des plus nouvelles. Dans certains cas, cela conduit le musée à des investissements tout à fait inutiles et sans fondements (avec des applications mal conçues ou des dispositifs gadgets). Dans d’autres cas, les dispositifs sont pensés par rapport aux pratiques effectives des visiteurs. Alors, le numérique ne change pas seulement la forme des dispositifs de médiation mais il change (positivement) la façon dont on pense la médiation et même l’exposition.

La multiplication des missions du musée mène en outre à une distinction entre les fonctions de recherche, conservation et diffusion et à l’émergence de nouvelles professions : les métiers de la communication et du marketing, puis les métiers relatifs aux publics et à la médiation depuis les années 1970, et actuellement, essentiellement les métiers du numérique (spécialistes web, spécialistes des pratiques et de la médiation numérique, informaticiens, etc.). La multiplication des professions déstabilise l’équilibre des organisations : les conservateurs ne sont plus les seuls à avoir leur mot à dire et on observe alors des résistances et des tensions dans certaines structures. Mais là encore, d’autres structures les transcendent pour arriver à un nouvel équilibre, dans le bien du musée et des publics.

La multiplication des missions montre à quel point le musée est une institution incroyablement moderne, qui sait s’adapter aux évolutions de la société. Elle peut représenter un risque ou une opportunité, mais elle entraîne, en tout cas, au sein des institutions, une confusion quant aux priorités à se fixer. À trop multiplier les missions du musée, ses missions essentielles (patrimoniale notamment) peuvent se perdre. Il semble important que le musée s’approprie cette réflexion sur la manière de concilier ces missions : dans quelles conditions une exposition « spectaculaire » est-elle aussi « patrimoniale » ? Comment multiplier les ressources sans perdre son indépendance ? Comment parler à tous les publics ? Pour remplir ces missions, le musée est (malheureusement) contraint de faire du chiffre, mais il ne doit pas oublier que c’est une condition d’accomplissement de ses missions, et non sa mission !

D’ailleurs, la question du rôle du musée dans la société est sans doute l’une des plus passionnantes en muséologie : il est important que les musées réfléchissent à ce qu’ils sont : ne sont-ils que des institutions sans aucun point commun ; qui ne partagent plus que l’exposition ? Ou au contraire, peuvent-ils apporter quelque chose que les autres institutions de culture et loisir ne peuvent pas apporter ? Les analyses et développements récents de la muséologie un peu partout dans le monde ne manquent pas pour apporter des réponses possibles à ces questions...

1 Donnat O. 1998 : Les pratiques culturelles des Français. Enquête 1997. La Documentation française.
Céline Schall
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