Éducation et emploi

L'école, fournisseur de RH

d'Lëtzebuerger Land du 29.04.2004

Le discours a changé. Les rôles sociaux, intégrateurs ou fondateurs d'identité(s) de l'école semblent relayés, au moins temporairement, au second plan. Aujourd'hui, sur fond de ralentissement de l'économie, on ne parle plus que de compétitivité et d'«inadéquation» entre offre et demande d'emploi, entre formation et marché du travail. Dans cette lecture officielle du gouvernement, la coalition CSV/DP aurait tout bon, ayant créé quatre pour cent de nouveaux emplois en moyenne par an au Luxembourg entre 2000 et 2004. Car si le taux de chômage atteignait néanmoins 4,3 pour cent en mars dernier, c'est parce que les profils des demandeurs d'emploi ne correspondent pas aux qualifications demandées. Ainsi, tous les partis, de gauche à droite, s'offusquent dans les débats sur la déclaration de l'État de la nation, que ces nouveaux postes soient occupés à trois quarts par des travailleurs frontaliers.

Selon le Premier ministre, lors de sa déclaration de mardi, «concrètement, 65 pour cent des personnes au chômage sont des étrangers résidant au Luxembourg, dont majoritairement des Portugais. Et, 80 pour cent des Portugais au chômage n'ont pas assez de qualifications.» Il conviendrait donc de mieux (ré)orienter ceux qui ont perdu leur emploi et de miser davantage encore sur la formation professionnelle continue. 

Or, au vu des chiffres du comité de conjoncture publiées mercredi, la catégorie dans laquelle sont déclarés le plus de demandeurs d'emploi est le secteur des employés de bureau (1536 personnes), les artisans et ouvriers ne venant qu'en deuxième et troisième place (1458 dans le bâtiment, 1291 dans la production), avant les services (1060), les professions libérales (946) et la vente (927). Il y a aussi 234 «directeurs et cadres administratifs supérieurs» à la recherche d'un emploi. Le chômage ne touche donc plus seulement les catégories socio-professionnelles à qualification réduite.

Rétrospectivement, on se souviendra de la campagne électorale de 1999 avant tout du slogan accrocheur du DP sur la nécessité d'une «offensive» en matière d'éducation dont le Luxembourg était supposé avoir besoin. Aujourd'hui, après les cinq années d'Anne Brasseur rue Aldringen, le parti libéral a la difficile tâche de tirer un bilan positif des réformes qui ne sont guère palpables. Ainsi, malgré l'énorme travail que constitue le plan sectoriel lycées réalisé dans son ministère, la ministre n'aura pu lancer que le chantier du lycée Mathias Adam à Pétange. Les grands projets de réforme du système scolaire n'ont plus de chance de passer le parlement avant la fin de ses travaux, fin mai.

Les affiches électorales du DP montrent une classe de doigts levés - dans la même esthétique et la même idée d'ailleurs que celle du magazine économique PaperJam, celle d'une nation de premiers de classe (loin de toute contestation de l'autorité par exemple) -, celles du LSAP sur le même sujet montrent une étudiante satisfaite de son succès scolaire - que ce soit une femme étonne surtout d'un parti qui s'est démarqué par son machisme pur et dur ces derniers mois -, celle des Verts sur le même thème mise sur l'humour, une jeune élève tenant la tour de Pise dans une main afin de la relever... L'étude Pisa de l'OCDE en 2000, dans laquelle les élèves luxembourgeois se sont très mal positionnés, notamment dans des compétences de base comme la lecture et la compréhension, aura d'ailleurs été un des éléments-clés de la volonté de réforme, le «back to basics» de la ministre.

Mais elle aura probablement aussi marqué le début d'un tournant dans le discours officiel sur l'école: elle n'est plus uniquement considérée comme un formidable outil d'intégration et de cohésion, d'ascension sociale ou d'égalité des chances, d'accès au savoir et donc au pouvoir, mais de plus en plus souvent dans une logique purement économique, de fournisseur de compétences et de ressources humaines pour l'économie. Cette lecture utilitariste de l'enseignement est partiellement imposée par les benchmarking européens et internationaux. Où on ne parle à nouveau que de compétitivité. De l'Europe dans l'économie mondiale surtout. 

Ainsi, la Commission européenne a édité en novembre 2003 une communication intitulée Éducation et formation 2010 - L'urgence des réformes pour réussir la stratégie de Lisbonne, où on apprend entre autres que « si l'Union dans son ensemble réussit actuellement moins bien dans l'économie de la connaissance que certains de ses principaux concurrents, cela est dû en partie à un investissement total comparativement trop faible dans les ressources humaines». Dans les tableaux, les données luxembourgeoises sur le pourcentage du PIB investi dans l'éducation nationale en 2000 ne sont même pas disponibles, d'autres tableaux sur les pourcentages de certification par exemple, furent remplis avec des données non-comparables à celles des pays voisins. 

La presse amie du CSV s'est fait un malin plaisir à dénoncer, en page trois, la mauvaise place du Luxembourg dans ce benchmarking, ce qui fait si mal que la ministre de l'Éducation nationale donna d'urgence une conférence de presse pour redresser le tir, prouver que tout va bien et que les chiffres ne sont pas forcément fiables. Pourtant, s'il y a un problème de statistiques, c'est peut-être aussi parce que le Luxembourg n'a toujours pas le réflexe d'envoyer les bons chiffres, ceux qui soient comparables avec la grille de lecture établie, à Eurostat ou à Bruxelles. 

Le CSV quant à lui ne semble pas avoir à s'en faire : dans le dernier sondage RTL/ ILReS, la très grande majorité des personnes interrogées estiment que malgré les deux décennies pas toujours incontestées du CSV au ministère, le parti chrétien-social reste le plus compétent en la matière (presque le moitié des sondés), suivi du LSAP, le parti libéral ne venant qu'en troisième position dans la confiance des électeurs. Le DP a donc là aussi un réel problème d'image. 

Ayant constaté que dans l'étude L'équité des systèmes éducatifs européens, réalisée en juin 2003 par le «Groupe européen de recherche sur l'équité des systèmes éducatifs» dans le cadre du programme Socrates pour le compte le la Commission européenne, le Luxembourg était à nouveau très mal placé - avant-dernier, juste avant la Belgique -, des ONG actives dans le domaine de l'éducation se sont regroupées dans le Pôle pour une école démocratique1. Depuis un an, elles militent pour plus d'égalité des chances dans le système éducatif luxembourgeois, qui, jusqu'à nouvel ordre, renforce les inégalités sociales au lieu de les abolir.  

Ainsi, les enfants d'immigrants sont toujours systématiquement orientés vers l'enseignement technique et les voies professionnalisantes, alors que les enfants luxembourgeois s'inscrivent plutôt dans l'enseignement classique. Dans sa présentation publiée lundi, le Pôle pour une école démocratique cite une enquête du Menfps effectuée auprès de 2492 bacheliers qui ont obtenu leur diplôme de fin d'études secondaires entre 1997 et 2001, enquête qui révèlerait que «91,3 pour cent de ces élèves ont principalement parlé le luxembourgeois à domicile, 2,9 pour cent le français et 1,8 pour cent le portugais».

Pour appuyer leurs revendications, ces syndicats d'enseignants, associations d'étrangers et parents d'élèves avaient déjà fait venir le sociologue Walo Hutmacher en octobre dernier. Qui, utilisant la métaphore économique lui aussi, prouva entre autres «l'importance économique d'une bonne formation scolaire, tant pour l'individu que pour la société». Dans son résumé de la conférence, le Pôle pour une école démocratique va même plus loin encore : «Et si l'argument économique était décisif : mieux vaut imaginer et mettre en oeuvre des mesures pour augmenter les compétences des défavorisés, de la sorte ils seront mieux outillés pour aborder le monde du travail ; peu qualifiés ils risquent de coûter cher à la société : déviances, chômage, indemnités diverses, etc.»

Mardi au parlement, Jean-Claude Juncker ne dit quasi rien sur l'éducation nationale. Le Pôle pour une école démocratique a tâté le pouls des partis politiques, leur demandant de répondre à toute une série de questions sur la réforme du système scolaire, la codécision des partenaires et la formation des enseignants. Jeudi 13 mai2 aura lieu une conférence publique où chaque parti pourra prendre position sur ses engagements en la matière. Pour que le débat décolle enfin, au-delà des belles images. 

 

1 Ces ONGs sont : Alice, Asti, CCPL, CGJL, Fapel, Fenprof et SEW/OGB-L. Documentation disponible sur www.sew.lu

2 École et élection, l'enjeu de l'équité ! - Table ronde avec les partis politiques, jeudi 13 mai à 20 heures au Foyer du Hall Victor Hugo à Luxembourg-Limpertsberg. Avec : Mady Delvaux, LSAP ; Viviane Loschetter, Déi Greng ; Janine Frisch, Déi Lénk ; Xavier Bettel, DP ; Claude Wiseler, CSV ; Jacques-Yves Henckes, ADR.

 

 

 

 

 

josée hansen
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