Politique culturelle

Devenir audibles

d'Lëtzebuerger Land du 11.05.2018

Lundi matin sur la scène du Grand Théâtre du Luxembourg. Pour la présentation de la nouvelle saison, 2018/19, la bourgmestre Lydie Polfer (DP) se dit particulièrement fière de la présence d’Alexandre Desplat. L’auteur-compositeur français, né en 1961, est surtout connu pour ses musiques de films – plus de 150 à son actif, affirme Wikipedia – et est doublement oscarisé pour ses musiques pour The Grand Budapest Hotel de Wes Anderson (2014), et cette année, pour The Shape of Water de Guillermo del Toro. Il est au Luxembourg parce que le Grand Théâtre créera, en collaboration avec l’ensemble Lucilin, son opéra de chambre En silence la saison prochaine. Applaudissements et enthousiasme.

« Beaucoup de nos membres aimeraient pouvoir prouver qu’ils écrivent des musiques de film, mais on ne leur demande jamais de le faire », regrette Roby Steinmetzer, auteur-compositeur et président de la Flac (Fédération luxembourgeoise des auteurs et compositeurs). Créée en 2014, l’asbl, qui est une émanation de la Sacem (dont le but premier et la gestion des droits d’auteurs), se veut plutôt syndicale, défenderesse des droits de ses membres. Ils sont 90 actuellement, dont la moitié travaillent dans la musique contemporaine ou classique et l’autre dans la musique de film, le jazz ou les musiques actuelles. Dans le comité, on trouve ainsi des gens comme Jeannot Sanavia, Sascha Ley, Ivan Boumans ou encore Roland Wiltgen (secrétaire).

« Qui connaît les compositeurs luxembourgeois ? Leur musique passe à peine à la radio. (...) Un spectacle musical créé par un compositeur local, à peine imaginable, très rare », écrivaient les membres fondateurs lors du lancement de la Flac. Depuis quatre ans, ils militent pour la reconnaissance de leur acte de création, aussi financièrement, et pour la promotion des compositions autochtones dans le cadre de la politique culturelle et économique du Luxembourg. Cette militance, ils la faisaient assez discrètement au début, en rencontrant les directeurs d’institutions culturelles ou d’organismes connexes (comme récemment le Creative cluster) ou en revenant encore et encore à la charge vis-à-vis du ministère. Mais il y a un an, l’annonce, par le Premier ministre et ministre de la Culture Xavier Bettel (DP), qu’il allait faire écrire la musique originale pour le feu d’artifice de la Fête nationale par un logiciel (de la start-up Aiva), les a faits sortir de leurs gonds. « Nous considérons cela comme un affront vis-à-vis des compositeurs et compositrices luxembourgeois, une claque en plein visage de tous les créateurs et créatrices dans tous les domaines artistiques », écrivaient-ils alors dans une lettre ouverte qui fit beaucoup de remous. À tel point qu’en décembre dernier, le ministère de la Culture lança un appel à projets pour la composition de sept commandes musicales, laissant libre choix aux différents ensembles musicaux avec lequel des compositeurs ils voulaient travailler. Le ministère vient de publier les noms : Roland Wiltgen composera pour les Solistes européens, Kerry Turner pour la Musique militaire, Claude Lenners pour l’Orchestre de chambre, David Ascani pour Estro Armonico, Ivan Boumans pour Lucilin et Claude Kraus pour l’Ensemble vocal. Des associations assez évidentes, connaissant les styles musicaux des uns et des autres. Pour éviter la même émotion que l’année dernière, la composition musicale pour la Fête nationale a également été attribuée via un appel à candidatures. Nik Bohnenberger a été retenu. C’est un bon début, affirment Claude Lenners et Roland Wiltgen, que le Land a rencontrés. Mais que les 5 000 euros prévus par composition ne peuvent être considérés que comme une somme symbolique. En 2017, l’État français a ainsi versé 8,3 millions d’euros en soutien à la création, à la recherche et à la commande musicale (source : ministère de la Culture français). Ce qui est une évidence dans l’Hexagone doit encore être établi ici.

josée hansen
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