Art contemporain

Humain, très humain, Boltanski

Christian Boltanski au Centre Pompidou
Photo: Lucien Kayser
d'Lëtzebuerger Land du 13.12.2019

Il ne faut pas trop se fier au titre d’une exposition, ou du moins il faut y regarder de près : Faire son temps, l’expression d’habitude avec un verbe au passé, ferait croire à une rétrospective, c’est vrai en partie, et puis il est vrai aussi que tout l’œuvre de Christian Boltanski est affaire de mémoire. En plus, on entre dans l’exposition sous un néon qui indique un départ, et au bout bien sûr, c’est l’arrivée. Cependant, Christian Boltanski est bien vivant, son art de même, et s’il s’agit de faire son temps, on dira que c’est s’y inscrire, en être un témoin indiscutable ; l’œuvre s’avère, lui, irréfutable, et c’est tel qu’il se présente, dans un parcours qui mêle les moments du travail de l’artiste.

Le temps dont il est question, le nôtre, n’est guère réjouissant, il n’a d’ailleurs jamais fait aussi sombre au dernier étage de Beaubourg, et la visite ne porte pas à la gaieté. Le ton est donné dès le départ, dès les premiers pas, et des œuvres qui remontent à la fin des années soixante : une peinture acrylique sur isorel, la Chambre ovale, avec sa silhouette humaine allongée dans un coin ; un court film, l’Homme qui tousse, à vous retourner l’estomac, tellement le pauvre semble sur sa fin.

Naguère, à la Documenta 5, Harald Szeemann avait invité Christian Boltanski dans la section des Mythologies individuelles. C’était en 1972, juste avant l’artiste avait cherché à se remémorer les objets de son enfance, dans des reconstitutions en pâte à modeler, appelées à cause du matériau fragile à se désintégrer, tomber en poussière. Toujours au seuil quasiment de l’exposition, mais nous sommes alors en 2007, 27 possibilités d’autoportraits, des combinaisons à partir de trois ou quatre photographies en noir et blanc (les couleurs sont très rares d’un bout à l’autre). On reste dans l’intimité, on y revient des fois, avec d’autres photographies de l’artiste, à différents âges, des figurations des habits de son neveu, et dans Sentimental Père-Mère de C.B., de 2000, ses parents, dans des photographies entourées d’ampoules de couleur justement, pour la première fois.

Une œuvre de Christian Boltanski, et le parcours est tel, comme si l’on était happé, ne pouvait échapper à l’immersion, c’est une foule de photographies donc, des boîtes en métal, des ampoules et des fils électriques. Seulement, très vite, nous avons quitté le cercle de famille, avec la Réserve des Suisses morts, de 1990, des portraits de défunts pris dans un journal du Valais ; ils correspondent, presque dialectiquement, dans leur présence mortuaire, aux membres, aux enfants du magazine Club Mickey, une vingtaine d’années auparavant.

Christian Boltanski est dans la tradition des vanités, des représentations du passage du temps, de la mort, de la vacuité des passions et activités humaines. C’est ce qui fait qu’il associe sans hésiter, dans les Portants, des portraits sur tissu montrant à chaque fois une victime et un assassin, images tirées du journal Détective. Menschlich, voilà définitivement pour l’universalité, et pour la submersion du visiteur, ne comprend pas moins de 1 200 photographies en noir et blanc, prises entre 1970 et 1994, de gens d’origine, d’âge et de sexe différents, dont on ne discerne que le visage. L’œuvre est aujourd’hui au Kunstmuseum Wolfsburg, là encore, plus de distinction, de gens bons ou mauvais, bourreaux et victimes entremêlés.

Que d’images de la précarité de l’existence, jusque dans l’abstraction extrême, d’un ensemble d’ampoules réparties par terre, avec leurs douilles, leurs fils noirs. Mais au cours de l’exposition, chaque jour, une des ampoules de l’installation s’éteint ; c’est très éclairé au début, ça s’assombrit progressivement. On n’attribuera pas pour autant de la noirceur, du désespoir à l’art de Boltanski. Prenons Animitas Chili, de 2014, une vidéoprojection d’un lieu dans le désert d’Atacama, avec de petites clochettes accrochées à de longues tiges qui bougent et sonnent au rythme du vent. Ou telle ampoule, toute seule, ça s’appelle alors Cœur, qui allume et s’éteint ; à la première présentation de l’œuvre, il s’agissait des battements du cœur de l’artiste. Et Christian Boltanski a créé depuis au Japon, sur l’île de Teshima, des archives, un lieu où sont conservés plus de 70 000 enregistrements de cœurs provenant de différents pays. Lieu qui a déjà donné lieu à un véritable pèlerinage, lieu de mémoire sans doute, de vie prolongée peut-être.

L’exposition de Christian Boltanski, Faire son temps, au Centre Pompidou, Paris, est ouverte jusqu’au 16 mars 2020, tous les jours de 11 à 21 heures, nocturne le jeudi jusqu’à 23 heures ; fermé le mardi ; www.centrepompidou.fr.

Lucien Kayser
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