Rencontre avec João Godinho, luthier de guitares

À la recherche d’un son

d'Lëtzebuerger Land vom 20.12.2019

C’est à Itzig, dans la cave d’une maison familiale, que sont sans doute fabriquées les meilleures guitares made in Luxembourg. Les seules, diront les mauvaises langues. De fait, dans la catégorie luthier de guitares, professionnel et à temps plein, João Godinho fait figure d’exception au Grand-Duché. Une place acquise à force de passion et de travail. Son histoire – celle d’un artisan parti à la recherche d’un son propre à lui-même –, mérite d’être racontée.

Une rencontre est prévue un mercredi, en fin d’après-midi. Pour accéder à son atelier, on passe par l’arrière-cour où des escaliers étroits mènent à une porte entrouverte. João Godinho accueille ses invités en polo floqué du logo de son entreprise, son nom de famille en écriture manuscrite. Il est disponible, curieux et intarissable lorsqu’il se met à parler de sa vocation. Son atelier, composé de trois pièces est tel qu’on l’imagine. On découvre d’innombrables planches, rouleaux de cordes, produits et outils. Les nombreuses guitares classiques, électro acoustiques ou portugaises, accrochées ici et là, ne laissent aucune place au doute.

João est donc un luthier de guitares, un indépendant agréé par la Chambre des métiers, à temps plein depuis mai 2016. « Ce métier spécifique n’existe pas ici. Disons que je suis un constructeur, réparateur et raccorder dans le domaine des cordes pincées ». Cette année, il a fabriqué une douzaine de guitares. « J’aime beaucoup ce que je fais. Je n’ai jamais été insatisfait. Les bois sont chers, je n’ai pas de stocks énormes, donc j’essaye de soigner au mieux mes constructions ». Pour ce qui est des réparations ou modifications entreprises, elles se comptent par centaines. D’une simple révision à des cas plus extrêmes – comme celui d’un supporteur de football malchanceux et compulsif qui a brisé sa guitare en deux, suite à la défaite de son club de cœur –, les demandes affluent.

Alors que « la construction de masse condamne à petit feu la construction artisanale », il a fait le pari d’en faire son métier, sur le tard, même si son enfance l’y prédisposait. Né il y a bientôt cinquante ans au Portugal, du côté de Lisbonne, João grandit dans un environnement musical. Son père est alors constructeur, réparateur et restaurateur d’accordéons. Ce contexte, déterminant avec le recul, lui permet de développer une facilité de contact avec la matière. La guitare arrive à sept ans lorsque son paternel lui en offre une, qu’il s’empresse de bricoler. « J’ai vu mon père faire, je connaissais donc le principe ».

Adulte, il commence par faire des réparations pour le compte d’un magasin de musique. Il réalise ses réparations le soir, en autodidacte et en parallèle à son vrai travail, à l’époque alimentaire et éloigné du monde musical. Une rencontre déterminante avec un maître-luthier lisboète, suivie d’un apprentissage, le pousse à construire ses propres instruments. « Ça m’a lancé dans une autre dimension. Avec lui, je suis passé du domaine de la réparation à celui de la création. C’était quelque chose de mystérieux qui s’est ouvert à moi tout à coup ».

Muté au Luxembourg en 2004, il s’y installe avec sa famille et continue de pratiquer sa passion, toujours en parallèle à sa vie professionnelle. En 2006, il se présente directement au Conservatoire avec un instrument de sa création, du genre « je suis là, si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas ». Du cercle classique jusqu’à la scène death metal, la sauce prend et João Godinho devient peu à peu un nom incontournable.

« À Lisbonne ce n’est pas évident de se payer un salaire avec la construction et la réparation de guitares. Dieu merci, au Luxembourg, on a plus de pouvoir d’achat. Mais mes créations restent abordables, ce ne sont pas des prix exagérés. Lorsque je mets en vente un modèle à 2 900 euros, je pourrais, en comptant les heures de travail, le proposer à 5 000 euros, mais il ne se vendra pas. Je préfère mettre mes guitares entre les mains des musiciens ».

Il s’est donné comme principe de servir du mieux qu’il peut. « Un gars qui entre ici, je n’accepte pas l’idée qu’il reparte sans avoir obtenu ce qu’il voulait ». Et João Godinho d’ajouter : « J’aime mon travail, j’aime la musique, j’aime les musiciens. Je pense que le rapport que j’ai développé avec eux dépasse le cadre de la clientèle ». C’est justement à ce moment précis que la discussion est interrompue par un toc toc. Derrière la porte, un musicien brésilien qu’il connaît depuis dix ans et qui vient récupérer une belle Gibson patinée. La discussion est chaleureuse. Si João aime autant les musiciens, c’est qu’il l’est aussi. Il tempère. « Je ne suis pas un super musicien, mais je joue très régulièrement ».

La question de savoir s’il faut-il être un bon guitariste pour fabriquer de bonnes guitares se pose justement. « C’est difficile à dire, mais je suis convaincu que le fait d’être musicien représente un grand avantage. Quand je construis une guitare, j’ai besoin de savoir la faire sonner ». Il évoque aussi la dimension charnelle et parfois chimique de ses instruments. « Les guitares sont faites de bois, une matière vive, organique, et qui n’est pas homogène ou uniforme. Tu peux fabriquer trois guitares identiques issues du même morceau de bois et elles n’auront pas forcément le même comportement mécanique ou acoustique à l’arrivée ».

Entrepreneur, il l’est aussi, avec toutes les pressions qui peuvent en résulter. « Beaucoup de gens regardent d’abord les chiffres. Bien sûr que j’ai besoin de payer mes factures, car la vie ici n’est pas donnée. Je dois assurer, payer mes charges, la sécurité sociale, la tva etc. ». Il relativise d’ailleurs sur la vision romantique qu’on peut avoir d’un luthier. « Oui c’est ma passion, mais parfois ça me fatigue aussi. Je ne reste pas toute la journée dans mon atelier à rigoler. Les choses n’apparaissent pas par miracle. Mes mains sont usées ». En contrepartie, cette passion lui permet aujourd’hui encore d’en vivre et surtout de reconnaitre ses propres guitares à l’écoute. « Elles ont un son. Un son particulier » dit João Godinho en présentant une de ses créations, dorée. Et c’est peut-être ça le plus important.

Kévin Kroczek
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