Cinéma

Le Caire, état des lieux d’un désespoir

d'Lëtzebuerger Land du 18.08.2017

Grand prix de la World competition à Sundance et au festival du film policier de Beaune, The Nile Hilton incident est sorti le mois dernier en France sous le titre Le Caire confidentiel, tel un hommage appuyé à L.A Confidential. La deuxième salve d’affiches, après quelques jours d’exploitation, promettait même, dans la même police et taille que le titre, que le film était « Le polar de l’année » selon Le journal du dimanche. Le réalisateur Tarik Saleh, Suédois d’origine égyptienne, a de bons arguments : graffeur et réalisateur protéiforme (fiction, documentaire, animation et clip, dont le tube I follow rivers de sa compatriote Lykke Li), il s’est inspiré d’un fait divers sordide, l’assassinat d’une jeune chanteuse libanaise, Suzanne Tamim, commandité par un proche du fils du président égyptien alors en fonction, Mohammed Hosni Moubarak. Ici, c’est la jeune Lalena qu’on retrouve égorgée dans une chambre d’hôtel. Kammal (Yasser Ali Maher) et ses hommes n’ont pas l’air franchement concernés en faisant le tour de la scène de crime. Son neveu Noredin (Fares Fares), tout aussi ripoux mais avec un sens moral un peu moins enfoui, va continuer cette enquête pourtant classée comme suicide. Alors que les soupçons pèsent sur le propriétaire de l’établissement, Hatem Shafiq (Ahmed Selim), Salwa (Mari Malek), une femme de chambre qui a vu un second homme (Slimane Dazi) trainer dans les couloirs, est introuvable. Noredin suit la trace de Gina (Hania Amar) et Nagui (Hichem Yacoubi), qui semble le mettre sur la piste d’un chantage organisé.

Présenté ici comme un thriller, là comme un film noir, The Nile Hilton incident possède effectivement une trame de scénario policier : les victimes et les bourreaux, les bons et les méchants. Mais cette dramaturgie, manichéenne et unilatérale, n’est qu’un prétexte pour servir une dénonciation, celle de la corruption galopante des institutions cairotes et en particulier la police. Kammal, petit patron du commissariat de district, est en effet peu porté sur la chose judiciaire : il lui importe en revanche d’être tranquille, respecté et d’avoir les poches pleines. Il a ainsi éduqué toute son équipe et la rébellion de son neveu Noredin, pourtant pas le dernier à racketter les petits commerçants, commence à l’agacer, si ce n’est l’effrayer, lorsqu’il s’intéresse de près à Shafiq. L’amant éploré, piégé par Nagui, est en effet, comme dans l’affaire Tamim, un ami du fils Moubarak. Éminemment politique, le récit est sans cesse remis dans le contexte de ce début d’année 2011, dans les semaines qui précédèrent la destitution du gouvernement Moubarak. Et plus le système semble défaillant, plus la mise en scène insiste : l’argent, les chaînes d’informations en continu, la corruption à tous les niveaux, encore l’argent, encore la télévision, l’étau se resserre et le peuple converge vers la place Tahrir. Mais à force de dénoncer, Saleh enfonce des portes ouvertes et son récit entre dans la surenchère. La mise en contexte de la crise égyptienne aurait sans doute nécessité et mérité un traitement un peu plus subtil et plus personnel. Si Fares Fares, vu dans la trilogie des Enquêtes du département V et dans Zero Dark Thirty redonne une présence à ce flic tiraillé, finalement malheureux, on ne comprend toujours pas sa réelle motivation et encore moins son zèle.

Marylène Andrin-Grotz
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