Les écoles privées anglophones et la reproduction des élites

Ivy League

d'Lëtzebuerger Land du 25.04.2014

C’est la traduction scolaire de la lutte des classes : Tandis que les enfants d’immigrés sont relégués dans les filières les moins prestigieuses de l’école publique, les filles et fils d’expatriés évoluent dans des écoles privées huppées. Pour attirer les entreprises internationales et leurs cadres supérieurs, l’offre scolaire est un argument de poids. C’est invariablement une des premières questions posées lors des voyages de prospection aux ministres des Finances et de l’Économie. Quant aux employés et ouvriers qui font tourner les chantiers, usines et bureaux au Luxembourg, pas besoin de les séduire, ils viennent tout seuls, forcés à l’émigration par la politique d’austérité qui sévit dans la périphérie européenne et par le chômage structurel dans la Grande Région.

En dix ans, les capacités d’accueil des deux écoles anglophones ont explosé. Depuis son installation au Campus Geesseknäppchen de Merl, l’ISL a fait construire un nouveau bâtiment quasiment tous les trois ans. La Saint George’s School a dû déménager de ces locaux de Beggen, vite devenus trop étroits, à Hamm, sur un terrain mis à disposition par la Ville de Luxembourg. Et déjà, ce nouveau bâtiment commence à devenir trop petit pour contenir les nouveaux inscrits. C’est dans l’éducation fondamentale que les besoins sont les plus pressants. Car les expatriés, qui se composent en majorité de jeunes trentenaires mobiles et flexibles, ont souvent des enfants en bas âge.

Les frais de fonctionnement (surtout les salaires des enseignants) des écoles privées anglophones sont portés à quarante pour cent par l’État luxembourgeois et les investissements pour de nouvelles infrastructures à 80 pour cent. (Pour les écoles privées qui suivent le programme luxembourgeois, le financement publique est de 90 pour cent, frais courants et d’investissement confondus.) L’État luxembourgeois dépense actuellement à peu près 80 millions d’euros par an pour les écoles privées. Tendance à la hausse.

Les devis doivent être approuvés en amont par le ministère de l’Éducation, qui consulte à son tour l’Administration des bâtiments publics. « Les constructions doivent être plus ou moins équivalentes à ce que nous proposons dans l’éducation publique », assure Raymond Straus, premier conseiller de gouvernement au ministère de l’Éducation. Quant au contrôle des contenus enseignés dans les écoles internationales, il « relève de leur sauce interne », dit Straus. Aux autorités publiques reste la charge de vérifier les qualifications et accréditations des enseignants.

Si les écoles privées fonctionnent sous le statut d’ASBL (interdiction donc d’engranger des profits), leur organisation interne se rapproche de celle d’une grande entreprise : vigiles privés pour garder les entrées, responsable communication pour parler à la presse, professeurs engagés sur des foires internationales et des Conseils d’administration dont la composition se lit comme un who’s who des dirigeants de l’économie luxembourgeoise (on y retrouvait notamment l’ancien directeur de la Chambre de commerce et actuel ministre des Finances Pierre Gramegna, DP).

Les écoles privées constituent aussi un endroit de sociabilité. Les bus d’écoles qui débarquent à Hamm sont à moitié vides. Les parents préfèrent amener leurs enfants eux-mêmes à l’école, pour y retrouver d’autres expatriés aux grilles de l’école. Une routine quotidienne qui permet de briser l’isolement. Sur la colline du Geesseknäppchen, l’ISL reste une sorte d’ovni : physiquement, il est délimité du reste du campus par un grillage, financièrement par des frais d’inscription variant entre 12 000 et 18 000 euros l’année. Une année à Saint George’s coûtera entre 10 000 et 15 000 euros.

L’addition, ce sont le plus souvent les entreprises qui la règlent. Au moment où celles-ci essaient de réduire leurs frais, elles le font avec de moins en moins d’enthousiasme. En 2007, les ministres de l’Économie Jeannot Krecké (LSAP) et des Finances Luc Frieden (CSV) firent parvenir à travers le ministère de l’Éducation une demande au directeur de l’Athénée du Luxembourg Emile Haag : créer, au sein de l’enseignement public, une section anglophone conduisant au International Baccalaureate (IB). Il fallut trois ans pour la mettre en place.

Les problèmes étaient d’abord internes : Outre les craintes des syndicats qui y voyaient une privatisation partielle de l’enseignement public, il fallait trouver les professeurs assez versés en anglais qu’il fallut emprunter à d’autres lycées. Ce problème initial s’est résolu sur les dernières années qui ont vu de plus en plus d’enseignants sortir d’universités anglaises ou américaines.

Le directeur de l’Athénée, l’ancien professeur en biologie Joseph Salentiny voit la filière anglaise comme une « huitième section ». Or le BI, reste une filière ambiguë. Ainsi, les épreuves et examens sont envoyés par voie postale à Genève pour y être corrigés et les oraux enregistrés au avant d’être transférés en Suisse pour y être notés. C’est aussi une filière qui attire de nombreux élèves luxembourgeois ; ainsi presqu’un tiers des 72 élèves est de nationalité luxembourgeoise, suivi par les Britanniques avec environ vingt pour cent. Le directeur Salentiny se dit « heureux d’avoir pu rendre service pour attirer les entreprises. » Quant au premier conseiller Straus, il dit étudier les possibilités d’extension du modèle, mais, ajoute-t-il, le ministère est un lourd navire ».

Pour les jeunes fils de bourgeois, l’Athénée de Luxembourg et les internats de jésuites en France ou en Belgique (pour les élites rurales) ont marqué pendant longtemps un passage obligatoire. À la fin du dix-neuvième siècle, face à la recrudescence d’élèves de parents plus pauvres, le gouvernement décida d’augmenter les frais d’inscriptions pour éviter que les lycées classiques ne produisent une foule de citoyens trop éduqués qui risquaient de devenir, selon les termes d’un directeur de lycée en 1865, « une charge déplorable pour leur famille et un triste fléau pour la société ». Cette politique eut les effets escomptés : En 1880, le Luxembourg produisit 38 bacheliers, dix ans plus tard, ils étaient trente, dont les trois quarts sortaient du Kolléisch.

Les lycées privés anglophones ont-ils succédé au Kolléisch et à son idéologie hybride d’humanisme et d’élitisme comme fabrique de reproduction de l’élite ? Pas sûr, car l’engouement reste assez limité ; ainsi à l’International School Luxembourg (ISL), uniquement six pour cent (75 élèves) des inscrits sont de nationalité luxembourgeoise. Une proportion qui, sur les dix dernières années, est restée relativement stable. Quant à la Saint Georges School anglaise, moins d’une vingtaine des élèves inscrits sont luxembourgeois.

Bernard Thomas
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