Chronique Internet

Facebook violemment pris à partie après Christchurch

d'Lëtzebuerger Land vom 22.03.2019

Après l’attaque terroriste contre deux mosquées qui a fait cinquante morts vendredi dernier à Christchurch en Nouvelle-Zélande, Facebook et son patron passent un très mauvais quart d’heure dans ce pays et dans le monde. En cause, l’incroyable et criminelle négligence dont a fait preuve la firme de Mark Zuckerberg en laissant diffuser le « live » du massacre en streaming, filmé par le tireur lui-même à l’aide d’une caméra fixée sur sa tête, et ce pendant 17 minutes. Ce n’est qu’après une demande de la police néo-zélandaise que le réseau est intervenu. Ce faisant, Facebook a servi sur un plateau au terroriste australien la tribune mondiale qu’il voulait très clairement donner à ses actes.

L’épisode passe très mal dans ce pays paisible. Le fait qu’à ce jour, Mark Zuckerberg n’ait pas daigné s’excuser personnellement n’arrange rien. Il s’est contenté d’envoyer un sous-fifre au front, tandis que Facebook s’est fendu d’un banal communiqué de sympathie et condoléances. Tout cela emplit beaucoup de Néo-Zélandais d’une rage froide. Dans un texte publié par The Spinoff et repris par le Guardian, Toby Manhire n’a pas de mots trop durs pour fustiger l’indifférence de Zuckerberg et de sa firme.

C’est à cause du temps incroyablement long mis par Facebook pour interrompre le flux que celui-ci a pu se propager abondamment sur Twitter et YouTube, empêchant en pratique de l’endiguer comme cela a pu être fait pour d’autres clips d’actes barbares, et ajoutant à la peine des familles des victimes la douleur de savoir que le clip de leurs derniers moments est facilement consultable sur le Net. Il y est devenu, pour les innombrables amateurs de ce genre de spectacles, une marchandise prisée générant du trafic. 

« Mais c’est Facebook qui l’a diffusé en live. Et malgré toutes les protestations de la première compagnie média du monde vraiment mégalithique comme quoi elle aurait entrepris tous les efforts pour éliminer ce freak show techno-dystopique, la vidéo continue aujourd’hui d’être partagée sur la plateforme », s’emporte Toby Manhire. Employer des modérateurs humains plutôt que de faire confiance à la balbutiante intelligence artificielle pour intervenir dans ce genre de situation ? Mais cela coûterait très cher, remarque sarcastiquement Manhire, rappelant que Facebook a engrangé un bénéfice de 6,9 milliards de dollars au dernier trimestre 2018.

La société néo-zélandaise a décidé de ne plus se laisser faire, rapporte-t-il, détectant le début d’un vaste mouvement de répulsion. Les dirigeants des entreprises de télécommunications du pays ont pris à partie Facebook, Twitter et Google (le propriétaire de YouTube), des entreprises ont retiré leurs publicités, et un nombre croissant d’utilisateurs dégoûtés ont commencé à fermer leurs comptes. Dénonçant le « bullshit disruptif » des géants de la Silicon Valley comme le « camouflage cynique de l’illégalité et de l’avarice », Toby Manhire s’adresse directement à Mark Zuckerberg, rappelant que sa fortune personnelle est estimée à 64 milliards de dollars : « Vous aimez la mascarade du capuchon et des jeans, mais nous savons qui vous êtes : vous êtes immensément puissant ».

À l’inverse, Manhire loue Jacinda Ardern, première ministre néo-zélandaise, très admirée pour l’empathie dont elle a fait preuve après l’attaque, pour avoir mis les points sur les i à propos du rôle et de la responsabilité des réseaux sociaux : « Il ne fait aucun doute que les idées et le langage de la division et de la haine ont existé depuis des décennies, mais leur mode de distribution, les outils des organisations, ceux-là sont nouveaux », a-t-elle dit, ajoutant : « Nous ne pouvons pas juste nous résigner à ce que ces plateformes existent et que ce qui y est dit ne soit pas la responsabilité du lieu de publication. Ce sont elles qui publient. [Elles ne sont] pas juste le postier. Il ne peut y avoir une situation de tout-profit, zéro-responsabilité ».

Jean Lasar
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