Vivre-ensemble

« Sans authenticité ni intelligence, on n’y arrivera pas »

d'Lëtzebuerger Land du 24.01.2020

Déterminée et stratégique, du haut de ses 25 ans, Mirlène Fonseca Monteiro souhaite construire des ponts. Entre les deux rives de « la fracture raciale »... Mais peut-on, au Luxembourg, utiliser ces mots détournant une formule électoraliste de feu le président français Jacques Chirac [« la fracture sociale »] ? Pas vraiment ou « oui et non », selon Mirlène, qui préfère souligner une « persistance du racisme, même indirect, au Luxembourg ».

Un phénomène confirmé dans une étude réalisée en 2018 par l’Agence des Droits fondamentaux de l’Union Européenne1. Celle-ci a pointé le Grand-Duché comme le pays européen détenteur du quatrième taux le plus élevé de citoyens afro-descendants « déclarant avoir subi de la violence à caractère raciste » (onze pour cent). Juste après celui de l’Irlande, de l’Autriche (treize pour cent chacun) et – en tête de peloton – de la Finlande (quatorze pour cent). L’étude précise également qu’au Luxembourg la plupart des cas de racisme négrophobe interviennent sur le lieu de travail ou dans le cadre scolaire.

Dérangeantes et préoccupantes, ces données ont constitué le point de départ de la conférence intitulée Being black in Luxembourg2. Une « première » antiraciste, qui a soulevé pistes et réflexions afin de contrer un phénomène longtemps nié au Grand-Duché : la négrophobie structurelle. Organisé le 13 novembre 2019 par l’Asti (en collaboration avec le CET, la CCDH et le Clae, ainsi qu’avec la participation de Finkapé), l’événement a été largement médiatisé par la presse luxembourgeoise [voir d’Land du 6 décembre 2019, ndlr.]. À la table des intervenants : la ministre de la Famille et de l’Intégration Corinne Cahen (DP), Antonia Ganeto (Finkapé), Michael O’Flaherty, directeur de l’Agence Fondamentaux des Droits de l’Homme, Jean-Paul Lehners (président de l’ECRI) et... Mirlène Fonseca Monteiro (Finkapé) dont le discours, émouvant et constructif, fût très applaudi.

Étrangers parce que noir-e-s

Afro-rescapée de l’enseignement luxembourgeois, Mirlène Monteiro fait quasiment figure d’exception biculturelle. Cette Luxembourgeoise aux origines capverdiennes appartient en effet à une minorité dont la jeunesse reste trop souvent frappée par l’échec ou le décrochage scolaires... Assistante sociale de formation, Mirlène poursuit un Master en Ingénierie et actions sociales. Dans ce cadre universitaire, elle a réalisé une étude sur la perception des jeunes d’origine capverdienne concernant leur « intégration » au Luxembourg.

« Mon étude porte sur des étudiants et travailleurs d’origine capverdienne, de 18 à 25 ans, nés au Luxembourg, explique Mirlène. J’ai recueilli et analysé plus d’une vingtaine d’entretiens afin d’observer comment ces filles et garçons perçoivent leur vécu au Luxembourg. La difficulté primordiale car récurrente, c’est l’école. C’est déjà lorsque l’enfant intègre le système scolaire qu’il va être confronté à une réalité très différente des principes théoriques d’égalité. C’est à ce moment-là qu’il va endurer toute sorte de commentaires désobligeants liés à sa couleur de peau ; que cela émane des autres enfants, des instituteurs et, plus tard, des professeurs. C’est donc très tôt qu’on va leur faire constamment ressentir qu’ils sont ‘différents’, ‘étrangers’ parce que noir-e-s. »

Pour étayer son propos, Mirlène nous livre l’extrait d’un de ses témoignages : « Je n’ai jamais eu un prof qui m’a vue et m’a considérée comme une Luxembourgeoise, alors que je suis née ici et que j’ai la nationalité luxembourgeoise. » Émanant d’un autre sondé, un second extrait vient renforcer ce sentiment de non-appartenance : « Je pense que dans leur tête, ils ont une image construite, de ce qu’est un Africain, un Portugais ou autre. Et c’est comme si… tu peux faire tout ce que tu veux : tu ne seras jamais à cent pour cent un des leurs. »

Contrastant avec le déni de la réalité oppressive du racisme structurel au Luxembourg, le dernier extrait résume bien, selon Monteiro, le ressenti des jeunes luxo-capverdiens : « Le racisme est bel et bien une réalité au Luxembourg. Parfois de façon indirecte, mais il existe ! Cela empêche la société d’évoluer. Au lieu de s’unir, tous ensemble, on crée des séparations qui ne sont pas nécessaires, et qui, au final, créent de la souffrance chez certains. »

Souffrance sans escale

Omniprésent, le clivage entre ce « Nous », qui renvoie aux Luxembourgeois blancs, et ce « Vous », qui vise les étrangers (auxquels sont constamment assimilés les Luxembourgeois non-blancs), pèse sur la construction identitaire des jeunes afro-descendants. Avec une certaine tristesse dans la voix, Mirlène poursuit : « Beaucoup m’ont confié qu’ils ont souvent eu l’impression d’avoir été traités de façon injuste et que ces injustices étaient liées à leurs origines. »

Année après année, cette souffrance intérieure sans escale, ce profond sentiment d’injustice, Mirlène le surnomme « le désordre intérieur ». Un magma de frustrations, de colère et de dangers. Qui, combiné à d’autres facteurs, peut déboucher sur la haine de soi et des autres ; sur la délinquance ou la criminalité...

Prudente, l’assistance sociale insiste sur l’importance d’éviter la généralisation. Au même titre que d’autres minorités, la jeunesse luxo-capverdienne ne constitue pas un bloc monolithique. Monteiro estime en être l’une des preuves vivantes. Pendant toute sa scolarité, elle a eu « beaucoup de chance » avec ses profs et affirme n’avoir jamais subi de vexations ou de discriminations racistes. « Cela étant dit, il est très important d’en parler », s’empresse-t-elle d’ajouter.

« Rappeler et dénoncer que ce genre de situation existe encore aujourd’hui, au Luxembourg, que ce mécanisme d’exclusion insidieux, cette relégation sans issue dans ‘la case étrangers’, va poursuivre la plupart de ces jeunes toute leur vie. Que ce soit au travers de remarques, de comportements ou de traitements malveillants à leur égard. Alors que toutes et tous se sentent Luxembourgeois, parlent cette langue, parce qu’ils sont nés, ont grandi et ont été scolarisés dans notre pays ! »

Immobilisme ministériel et gouvernemental

Dans ce Luxembourg historiquement multiculturel, qui compte plus de 170 nationalités et totalisait, au 1er janvier 2019, 613 900 résidents dont 21 500 personnes de nationalité étrangère (soit 47,5 pour cent de la population totale) : comment expliquer la persistance objective d’un racisme insidieux, particulièrement tenace à l’encontre des Luxembourgeois d’origine africaine ?

Près de trois mois après la conférence Being black in Luxemburg, Mirlène Fonseca Monteiro, également activiste du réseau Finkapé, observe-t-elle une prise de conscience dans le chef des autorités ? Le minimum de courage politique pour s’attaquer résolument au phénomène de la négrophobie structurelle ? Sa réponse fuse : « Non ». Et la jeune femme d’ajouter : « Le 13 novembre, la ministre Corinne Cahen (DP) a dit être ‘choquée’ par la réalité du racisme au Luxembourg... Mais lui arrive-t-il de prendre la température sur le terrain ? Elle n’avait aucune proposition sérieuse à nous présenter ! Elle ne s’était même pas préparée pour être à la hauteur du problème et de ses enjeux. Pour moi, c’est la preuve de son indifférence. »

Un constat critique qui peut paraître rude mais également... lucide. Du moins si l’on se souvient qu’en ce début janvier 2020, le député écologiste Charles Margue (déi Gréng) a interpellé la ministre de l’Intégration à partir des pertinentes observations des organisateurs de Being black in Luxembourg3. Pour autant, comme l’a titré RTL, la ministre a encore « botté en touche », soigneusement répondu à côté des enjeux antiracistes, quasi à deux doigts de chanter que « tout allait bien dans le meilleur des mondes. »

Un immobilisme qui fait bouillir la collègue de Mirlène, Antonia Ganeto, porte-parole du réseau Finkapé : « Le Luxembourg s’est construit sur le mélange des cultures et connaît aujourd’hui une évolution de ses identités. Plutôt que de fuir le débat, il s’agit d’accompagner cette métamorphose sociétale et ses multiples défis (éducation, emploi, logement, mobilité, etc.) Or, Madame Cahen mise sur la politique de l’autruche ! Pour répondre aux conséquences désastreuses de la négrophobie structurelle ; pour combattre toute forme de xénophobie, plusieurs pistes ont déjà été évoquées lors de la conférence du 13 novembre. Ainsi, Jean Paul Lehners (ECRI) a réclamé le renforcement des moyens du Centre pour l’Égalité des Traitements (CET), afin de leur permettre d’accompagner les victimes du racisme structurel dans leurs démarches et il demeure également primordial d’inclure des représentants des communautés afro-descendantes dans le processus ».

Stratégie terminologique

Au Luxembourg comme chez ses voisins, en matière de lutte contre la négrophobie structurelle, les gouvernements sont souvent à la traîne, sinon jouent la montre de l’hypocrisie. Seules plusieurs institutions de l’UE ont pris la mesure de la gravité de ce phénomène oppressif qu’endurent chaque jour près de quinze millions de citoyens afro-descendants en Europe. Mais leurs recommandations, sous forme de multiples études et rapports, restent souvent lettre morte auprès des États-membres.

Alors comment sensibiliser ? Comment faire bouger gouvernants et pouvoirs publics sur cette « sensible » question sociopolitique ? L’une des difficultés consiste à vulgariser une compréhension immédiate de cette forme précise du racisme structurel occidental. Dénommer correctement « le mal » afin d’identifier et d’emprunter les pistes de « guérison » collective. Exemples : dans la lutte contre les discriminations envers les minorités sexuelles et religieuses, les termes « homophobie », « transphobie », « islamophobie » ou « judéophobie » se sont imposés dans le débat public et médiatique. Essentiellement grâce à l’infatigable activisme, déployé des décennies durant, par les premiers concerné-e-s, organisés en réseaux et associations.

Mais pour le racisme anti-noirs, le choix du terme « négrophobie » ne fait toujours pas l’unanimité. Particulièrement en Europe francophone. Chez les citoyens afro-descendants comme chez leurs alliés blancs. Et la jeune afro-luxembourgeoise Mirlène Fonseca Monteiro ne se distinguera pas.

« Négrophobie, c’est un mot qui fait peur..., lâche-t-elle dans un souffle. Je comprends que certains afro-descendants veuillent l’utiliser ou l’utilisent, mais je ne trouve pas cela stratégique. C’est... trop provocant et cela risque fortement de nous couper de certains soutiens ou alliances nécessaires. On n’améliora pas la condition minoritaire des afro-descendants sans être vraiment entendus par une partie significative de la majorité »... Ni en procrastinant la fixation d’une dénomination envers cette forme particulière du racisme structurel, qui puise ses origines dans cinq siècles de chosification, d’infériorisation et d’exploitation colonialistes de l’être humain à la peau noire.

Depuis 2017, l’artiste belgo-rwandaise Laura Nsengiyumva pose ses étoiles sur les tableaux du féminisme et du décolonial. En créant et interprétant notamment son personnage de Queen Nikkolah, telle une flamboyante réponse au patriarcal Saint-Nicolas et son Père fouettard en blackface...4 Dernière fulgurance de la Reine Laura : « Le danger qui nous guette, c’est de devenir une révolte esthétique sans obtenir de changements dans nos droits »5. Quand pense Mirlène ? « C’est une phrase que j’apprécie énormément. Elle fait sens. Oui, sans authenticité et sans intelligence, on n’y arrivera pas. »

L’auteur est journaliste, diplômé de l‘Université Libre de Bruxelles, essayiste et enseignant. Il a collaboré à une douzaine de médias belges et français (RTBF, La Dernière Heure, L’Humanité, Paris Match, Knack). Depuis plus de quinze ans, il travaille sur la thématique du racisme structurel et l’actualité sociopolitique des afro-descendants en Europe, plus particulièrement au travers du prisme médiatique francophone.

1 https://fra.europa.eu/fr/publication/2019/etre-noir-dans-lue-resume

2 https://ccdh.public.lu/fr/actualites/2019/20191025_conference_being_black_Luxembourg.html

3 https://5minutes.rtl.lu/actu/luxembourg/a/1451691.html

4 http://www.rfi.fr/hebdo/20171222-belgique-queen-nikkolah-saint-nicolas-genre-race-bruxelles-laura-nsengiyumva

5 Bruzz hebdo, 20 décembre 2019-9 janvier 2020.

Olivier Mukuna
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