Les ados sont un public culturel exigeant

Shakespeare trop swag

d'Lëtzebuerger Land du 24.01.2020

Pause « Faire de la culture ou vivre une expérience culturelle, ce sont deux manières de faire une pause dans la vie quotidienne. Les codes fonctionnent de manière différente, c’est une expérience très individuelle », s’enthousiasme Nadine Erpelding. Depuis quelques mois, elle est responsable du département « action et médiation culturelles » au ministère de la Culture, où la ministre écolo Sam Tanson a fait de l’éducation à et par la culture une de ses priorités. Nadine Erpelding est en train de faire le tour des institutions et associations culturelles à travers le pays pour se familiariser avec les nombreuses initiatives qui existent déjà, souvent réalisées par des bénévoles qui portent la culture au niveau local. « Souvent, les jeunes ne connaissent pas l’expérience culturelle parce qu’ils n’avaient pas de parents pour les emmener au musée ou au spectacle » (« Bildungsfern » selon le terme allemand), mais à ce niveau-ci aussi, l’école publique peut être un « démocratisateur », de cela Erpelding est convaincue.

Elle sait de quoi elle parle, puisqu’avant, elle était longtemps responsable du département médiation au Mudam, qui fait énormément d’efforts pour toucher tous les publics, une des offres les plus emblématique étant la visite pour grands-parents et leurs petits-enfants. Or, si les enfants des classes moyennes sont inscrits par des parents attentifs dans toutes sortes d’ateliers créatifs dans les musées, y fêtent leur anniversaire, encadrés par des artistes engagés (qui arrondissent ainsi leurs fins de mois), voire assistent à des spectacles pointus qui collent parfaitement à leur développement cognitif (que ce soit à la Philharmonie ou aux Rotondes), les adolescents sont le public le plus difficile à capter. Parce qu’ils se rebellent contre le goût et les préférences culturelles de leurs parents, ou parce qu’ils n’avaient, au contraire, encore jamais eu accès à l’offre culturelle pléthorique pour jeunes. Tous sont en outre déjà hyper-stimulés par le flux d’images et de sons qui déferlent sur les nombreuses plateformes installées sur leur smartphone. Sur TikTok, une des applications les plus populaires du moment auprès des teenagers, ils n’écoutent plus une chanson, mais quelques secondes seulement d’un titre. Comment capter leur attention, les toucher ?

Porte d’entrée Le Mudam offre un programme spécifique appelé Art Freak, qui s’adresse aux ados. Et le secret s’appelle empowerment, l’implication du jeune public, en lui lançant un défi. « Le programme ‘jeune médiateur’ par exemple, fonctionnait très bien », raconte Nadine Erpelding : chaque jeune, quels que soient son niveau d’études ou son ordre d’enseignement, était invité à s’informer sur une œuvre exposée ou le créateur de l’œuvre, puis il faisait une visite guidée de ce travail pour ses pairs, ses profs et ses parents. « et c’est souvent une véritable révélation ! » Après les parents, l’école peut elle aussi constituer une porte d’entrée vers la culture.

Souvent, il suffit d’un pied à l’étrier pour découvrir un nouvel univers, de nouvelles connaissances. Ce pied à l’étrier peut venir d’une institution ou d’un médiateur – un métier en pleine expansion dans le domaine culturel. Le ministère est en train de développer des formations spécifiques, en collaboration avec le House of training et les structures culturelles, et s’engage pour la reconnaissance du métier. Il est en outre en train de préparer une nouvelle étude sur les Pratiques culturelles des Luxembourgeois, la dernière remonte à 2009. En 2017, le Statec avait publié une brochure Regards sur la participation socio-culturelle des résidents, qui prouvait l’intérêt élevé des résidents pour la culture – plus de la moitié des habitants de plus de seize ans avaient assisté à un spectacle vivant, été au moins une fois au cinéma ou visité un site culturel durant l’année de référence 2015. Et, contrairement aux clichés, ces pratiques culturelles baissent considérablement et sans discontinuer avec l’âge avançant.

Prendre au sérieux « Pour moi, il n’y a qu’une seule réponse possible à la question de comment toucher les jeunes : c’est qu’il faut les prendre au sérieux ! » À peine trentenaire lui-même, Jérôme Konen, le directeur du Kinneksbond de Mamer, est persuadé qu’il ne faut pas infantiliser les adolescents. Au contraire, il les implique. Le Lycée Josy Barthel et l’École européenne sont à quelques centaines de mètres à peine du centre culturel : Konen a tissé des liens avec quelques enseignants motivés, qui non seulement viennent voir des spectacles avec leurs classes, mais s’investissent aussi thématiquement en amont d’une expérience théâtrale. Comme en ce moment pour Robert(s), le spectacle de la compagnie FreReBri(des) sur l’urgence climatique (qui s’y jouera les 24 et 25 janvier) : la metteuse en scène Renelde Pierlot et son équipe ont cherché le contact avec les lycéens et débattent avec eux de l’urgence climatique et de ce que chacun peut faire pour réduire son empreinte écologique. Cela devient une autre déclinaison des engagements de la génération Fridays for future – d’ailleurs, pour ce spectacle, le public est invité à produire l’énergie nécessaire pour les lumières en pédalant sur des vélos sur scène. En mars, le collectif Mensuel revient de Belgique, après le succès de son spectacle Blockbuster il y a deux ans, pour parler, avec Sabordage, également des désastres écologiques occasionnés par l’homme durant l’anthropocène (le 27 mars).

« Ce qui m’importe, c’est de montrer aux jeunes comme au public adulte, qu’il n’y a pas qu’une seule manière de faire du théâtre », explique Jérôme Konen. S’il programme des textes classiques, ce sera toujours avec un twist – Werther de Goethe ou le Procès de Kafka lus de manière déjantée par Philippe Hochmair par exemple. Et il a toujours un faible pour les recherches formelles qui collent à leur époque, comme cet intrigant Smartphone Project du chorégraphe Fabien Prioville, montré en 2016 et qui demandait au public de sortir son téléphone portable et de sombrer dans le virtuel durant le spectacle – alors que normalement, la première chose qu’on entend en ouverture d’une représentation est une invitation à éteindre son téléphone justement. « Je ne programme pas exclusivement pour un public jeune », affirme le directeur du Kinneksbond, qui aimerait en outre encourager les lycéens à venir au théâtre le soir et non en journée, durant les représentations scolaires. Parce que l’expérience est différente. « Et puis, c’est important de leur dire que c’est ok si on ne comprend pas tout… »

Participation « Il n’y a aucun doute : le meilleur moyen de toucher le public adolescent est via la participation », affirme aussi Laura Graser. La responsable de la programmation des arts de la scène et des « labos » (ateliers participatifs) depuis la dernière année culturelle aux Rotondes à Bonnevoie structure l’offre de la maison de manière très rigoureuse, par tranches d’âges : de quelques mois à deux ans, de deux à cinq ans etcetera, jusqu’aux plus de douze ans ou plus de seize ans. Il y a des workshops radio, du hip-hop, des contes, du cirque, de la musique et, bien sûr, du théâtre… L’offre se situe aussi bien côté spectacles que côté ateliers. « Nos meilleures expériences sont les projets avec lesquels nous arrivons à être le plus inclusif possible. Comme ce projet Identity (titre de travail) international, en collaboration avec des maisons-amies en Belgique, en Allemagne et au Liechtenstein : les Rotondes y sont représentées aussi bien par un élève du modulaire qui habite un foyer que par une lycéenne de l’Athénée… « On ne peut jamais parler du ‘jeune public’ comme catégorie homogène », est une des certitudes que Laura Graser a acquises avec le temps, mais que les profils sont aussi multiples que les attentes ou les compétences.

Et de continuer : « Ce que je sais, c’est que l’accès à la culture est un droit fondamental, qui est même inscrit dans la charte de l’Unesco ». C’est pour cela que les Rotondes offrent des tarifs d’entrée très modestes – six euros par spectacle, encore moins lorsqu’on prend un abonnement – et qu’elle salue les écoles qui mettent à disposition des budgets permettant à tous les élèves de participer à des sorties culturelles. Tant qu’il n’y a pas une ligne politique homogène (que pourraient définir ensemble les ministères de la Culture et de l’Éducation nationale), chaque école a son approche individuelle sur les possibilités de payer les activités culturelles ainsi que les créneaux horaires et les encadrements logistiques pour le faire (organisation du transport par exemple). « Les jeunes, dit-elle, fonctionnent par ‘peer groups’ », par les encouragements de leurs copains, qui font fonction de multiplicateurs. Certains connaissent les Rotondes pour y avoir assisté à un PicElectronique ou un spectacle pour enfants lorsqu’ils étaient tout petits et reviennent plus facilement dans cette maison très connotée « jeune public » lorsqu’ils sont adolescents et veulent apprendre comment fonctionne un spectacle. Laura Graser se réjouit lorsqu’elle voit réapparaître un nom d’un ancien participant à un spectacle ID plus tard sur une production d’une autre maison culturelle, ou parmi les jeunes professionnels qui se sont engagés dans une formation culturelle après le lycée.

« Le théâtre est aussi un mode de décélération », dit-elle. Participer à un atelier créatif veut aussi dire éteindre son flux WhatsApp ou Snapchat durant le temps d’un atelier. « Notre mission est d’ouvrir l’horizon de ces jeunes sur d’autres mondes et de les encourager à être actifs, à quitter leur comportement de consommateur passif. ». Lorsque ça fonctionne, même ceux qui ont le seum, ils kiffent grave.

josée hansen
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