Croissance et exportations

Déséquilibres

d'Lëtzebuerger Land du 08.04.2010

Après que le Pacte de stabilité et de croissance avait été vidé de sa substance, l’inimaginable est arrivé et un des pays membres de l’Union économique et monétaire (UEM), la récession aidant, se retrouve au bord du gouffre. Les dirigeants européens font des déclarations diverses, et les propositions destinées à éviter une telle expérience à l’avenir abondent.

Cependant, un élément de ce débat mérite un examen plus détaillé : la possibilité que le régime d’austérité imposé à et promis par la Grèce n’aura pas l’effet voulu. Il y a, bien sûr, d’abord le fait qu’un pays se voit imposer la frugalité à un moment où tous les autres refusent cette voie par crainte de détruire une reprise économique encore fragile. Une aggravation de la récession ne facilitera certainement pas le retour à l’équilibre budgétaire. Mais il existe un mécanisme plus fondamental encore. Une amélioration durable des finances publiques dans les pays les plus exposés – Grèce, Portugal, Espagne, Italie, Irlande … ne pourra se faire qu’avec une réduction simultanée d’autres déséquilibres existants – notamment le surplus externe (la « balance courante ») en Allemagne.

Le cumul des soldes financiers du secteur public, du secteur privé et du commerce extérieur est, pour un pays donné, à chaque instant égal à zéro. Dans le cas de la Grèce, les coupes budgétaires vont dans un premier temps aboutir à un endettement accru du secteur privé – via l’augmentation des impôts et la baisse des salaires et transferts sociaux. Une telle dynamique n’est pas soutenable à long terme et n’est certainement pas celle que les dirigeants grecs et européens envisagent. Mais une réduction du déficit cumulé des secteurs publics et privés ne peut que passer par une réduction du déficit extérieur.

La Grèce a réalisé en 2009 un déficit externe de 27 milliards d’euros, soit 11 pour cent du PIB, dont près de cinq milliards avec l’Allemagne (les chiffres définitifs n’étant pas encore publiés). Une réduction du déficit grec envers le reste de l’UEM implique évidemment une réduction de l’excédent envers la Grèce dans le reste de l’UEM, et notamment en Allemagne. Ce raisonnement est valable pour tous les pays de l’UEM avec un déficit budgétaire et externe, parmi lesquels la Grèce est économiquement le moins important.

Et, oui, ce processus de réduction des déséquilibres serait facilité par une relance de la demande interne en Allemagne, comme Christine Lagarde, la ministre française de l’Économie, et d’autres l’ont suggéré à plusieurs reprises ces dernières semaines. Il est compréhensible que l’opinion publique allemande réagit mal quand des étrangers semblent vouloir leur reprocher leur « compétitivité », et donc leurs vertus. Bien sûr, il serait farfelu de reprocher aux Allemands que les autres pays ont perdu leur compétitivité face à l’Allemagne. Bien sûr, personne ne peut demander à un pays de deve-nir moins compétitif.

Mais, en réalité, le problème n’est pas tellement la compétitivité, mais le solde extérieur. Depuis 60 ans, l’Allemagne suit la piste des exportations comme fondement de sa croissance économique, se basant sur la croyance un peu mercantiliste qu’une production exportée est plus précieuse et plus souhaitable qu’une production consommée chez soi. Ce modèle a été un grand succès durant tout l’après guerre, et a été adopté au fil des ans par d’autres pays dans le monde, surtout en Asie de l’Est... L’argument essentiel du consensus allemand est bien sûr que les autres pays n’ont qu’à rétablir leur « compétitivité » de leur côté et le problème sera résolu. Mais ce n’est pas tout à fait juste. Le modèle allemand – consommation interne faible, épargne élevée, excédent commercial, discipline budgétaire, stabilité monétaire – n’est pas exportable. Un solde (externe) excédentaire, aussi vertueux qu’il soit, va toujours de pair avec un solde déficitaire quelque part ailleurs. Ironiquement, comme l’écrit l’économiste en chef du Financial Times, la solution de la crise actuelle exige que l’Allemagne devienne un peu moins allemande.

C’est peut être un peu ce que les dirigeants européens ont en tête, sans jamais le dire ouvertement, quand ils citent la nécessité d’une meilleure coordination des politiques économiques, phrase fétiche depuis des années, et réaniment la vieille revendication française d’un « gouvernement économique » européen. Car la nécessité d’une telle coordination est moins évidente que les déclarations stéréotypées des dirigeants européens pourraient le faire croire. Personne ne prétendrait que la Californie doit coordonner sa politique budgétaire avec le Vermont. Mais dans le contexte de la réduction des déséquilibres externes nationaux qui menacent la survie de l’euro, la coordination, dans ce sens précis, devient soudainement indispensable.

On se rappelle par exemple l’augmentation des impôts indirects décidée en Allemagne en 2005. On se rend compte qu’il s’agissait là de l’archétype d’une mesure qui pénalise la consommation sans porter entrave au secteur exportateur. Donc, en fin de compte, vu sous l’angle de la coordination économique, une mesure hautement contreproductive. Un renversement de cette décision serait à l’heure actuelle un bon point de départ. D’autres pistes sont évoquées, mais moins prometteuses. Par exemple, un relèvement des salaires via des salaires minimaux est plus discutable, car le gain en pouvoir d’achat serait vraisemblablement annulé par les pertes d’emplois qui s’ensuivraient. Faire des propositions en matière de politique économique à un pays tiers est bien sûr politiquement délicat, mais la fameuse coordination des politiques économiques ne peut s’envisager sans perte de souveraineté.

Le Luxembourg a également un solde externe largement positif, mais fortement en baisse suite à l’effondrement des exportations de services financiers (7,3 pour cent de notre PIB sur les trois premiers trimestres 2009 contre 9,7 pour cent en 2007, balance courante, chiffres provisoires, Statec). Malheureusement, sa disparition ne contribuera que très peu à la résorption des déséquilibres européens et mondiaux.

Jean-Claude Weidert
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