Wolter contre des nouvelles élections

À qui profite le crime ?

d'Lëtzebuerger Land du 25.11.1999

Michel Wolter, le ministre chrétien-social de l'Intérieur, veut éviter que les électeurs d'Esch-sur-Alzette doivent élire un nouveau conseil communal au printemps 2000. Wolter devra, après consultation du rapport établi par le commissaire de district Charles Lampers, constater l'échec de la formation d'un conseil échevinal et ordonner de nouvelles élections. Lors de sa prestation sur RTL Télé Lëtzebuerg en début de semaine, il a clairement indiqué qu'il ne prendra cette décision qu'en dernier recours.

Le Parti chrétien-social, auquel adhère Michel Wolter et pour lequel il était, en 1987, candidat à Esch-sur-Alzette, risque de faire les frais de nouvelles élections. Socialistes (POSL) et Gréng désignent expressément le PCS comme seul responsable de la situation embourbée et leurs attaques visent d'abord la tête de liste des chrétiens-sociaux, Ady Jung. Ce dernier s'était essayé au poker politique avant les élections en déclarant : « Je serai bourgmestre ou rien ». Ayant remporté le plus de suffrages personnels à l'issue du scrutin, il s'était déjà vu prendre la relève du bourgmestre sortant François Schaack (POSL).

La désertion du conseiller Josy Mischo allait cependant changer la donne. Le PCS ne disposait plus que de cinq mandats, contre six au POSL. L'attitude jusque-là souveraine de Jung, qui attendait patiemment que le POSL entame ses pourparlers avec le PCS, mua en une fuite en avant. Le seul salut pour Jung d'obtenir satisfaction, c'est-à-dire de devenir le premier édile de la commune, résidait dans de nouvelles élections. C'est ainsi qu'il a fait capoter, par personne interposée, les négociations de la dernière chance avec le POSL. Envoyant le conseiller Nico Kinsch au front, Jung parvenait à mettre en minorité le président de la section locale du PCS, François Maroldt. Maroldt était le seul de la délégation du PCS à vouloir discuter du poste de bourgmestre après les négociations programmatiques.

Si Michel Wolter veut à tout prix éviter de nouvelles élections, c'est pour  préserver les intérêts de son parti dans la deuxième ville du Grand-Duché. Le PCS n'y a plus ses grosses pointures qu'étaient François Biltgen, François Colling, Viviane Reding ou encore Paul Helbach. Ce qui a permis à Ady Jung de monter en grade et de s'imposer comme leader d'une liste où, depuis le départ de Josy Mischo et à l'exception de François Maroldt, ne figurent plus de politiques de poids. En cas d'un nouveau suffrage, les différends entre Maroldt, qui est dans la ligne du parti, et d'Ady Jung, qui essaye de faire sécession avec sa section, risquent d'envenimer davantage les débats et de couler les dernières ambitions des chrétiens-sociaux.

Le PCS est ainsi en train de jouer avec le feu. Ce qui explique les propos de Wolter. Pour ménager Jung, il a diffusé une litanie sur la « propriété » du mandat communal lorsqu'il est acquis par suffrage de liste pour conclure que malgré le désistement de Mischo, le PCS possédait jusqu'à nouvel ordre toujours six mandats. Parallèlement, le parti avait envoyé à Esch deux émissaires, le secrétaire général Claude Wiseler et le ministre du Travail, François Biltgen, pour amadouer Jung et ses consorts avant les entrevues avec le commissaire de district.

Ainsi, il ne sera pas improbable que les deux grands partis arriveront à trouver un accord de dernière minute. Les socialistes ont déclaré à Charles Lampers qu'ils étaient toujours prêts à reprendre les négociations avec les chrétiens-sociaux, à condition que le poste de bourgmestre leur revient. Une campagne électorale pour un scrutin qui aura lieu dans quelques mois seulement comporte trop d'inconnues pour les socialistes qui se sont retrouvés, de façon inattendue, avec la fraction la plus forte du nouveau conseil. De surcroît, les socialistes ont profité des rebondissements multiples pour discrètement botter en touche le bourgmestre sortant François Schaack, sans que cela n'ait donné lieu à des déchirements internes. Cette paix pourrait être remise en cause par un trop proche rendez-vous électoral. Quant aux chrétiens-sociaux, ils ont déclaré eux aussi renouveler leur proposition de coalition faite aux socialistes, sous conditions toutefois. De là à croire que le poste de bourgmestre ne serait pas soumis à discussion serait toutefois utopique.

Si jamais il devait y avoir de nouvelles élections, le PCS et Ady Jung ne seraient cependant pas les seuls responsables. Les Eschois se sont déjà prononcés le 10 octobre dernier. Seulement, le « message » de l'électeur était ambigu : il a désavoué la coalition actuelle entre socialistes et chrétiens-sociaux, mais son vote n'a pas pour autant fait clairement ressortir une autre alternative. La constellation de départ laissait ainsi entrevoir une continuation de la coalition entre PCS et POSL, les autres options ne se basant que sur une seule voix de majorité.

Le PCS, pour des raisons idéologiques, ne pouvait entrer en coalition avec Déi Lénk et pour les Gréng, une coalition avec le PCS était exclue. Le PCS n'avait ainsi d'autre choix que de s'allier aux socialistes. L'option PCS/PDL/ADR, recommandée implicitement et à des fins tacticiennes par la présidente du PCS, Erna Hennicot-Schoepges, a dès les débuts été rendue caduque par le refus des libéraux de s'associer au parti populiste.

Les socialistes essayaient, quant à eux, de refouler l'échec électoral et la perte très symbolique d'« Esch-la-rouge » en entamant, à mi-cœur, des pourparlers avec le PDL et Déi Lénk. Puis, après le coup d'éclat provoqué par Mischo, les socialistes bottaient en touche le Gauche pour essayer de ramener à bord les Verts et… Josy Mischo. Officiellement, la déclaration de Mischo de vouloir rester indépendant a amené les Verts à ne pas s'engager dans cette constellation qu'ils jugeaient trop risquée. Or, Mischo avait déjà entamé des pourparlers avec les socialistes pour, à terme, intégrer les rangs du POSL. La candidature du député vert Muck Huss, impossible lors du suffrage du 10 octobre pour cause de déménagement trop récent, mais devenue possible en cas de nouvelles élections et la possibilité de récupérer le mandat perdu en automne auraient largement contribué à ce que les Verts refusent l'offre de négociations.

Les torts seraient ainsi partagés, à géométrie variable, entre le PCS, le POSL et les Verts ; l'ADR étant hors course, les libéraux et la Gauche n'étant jamais véritablement entré dans le processus décisionnel. Sauf une constellation entre le POSL et le PCS, il n'y a plus de salut pour le conseil élu en octobre. Aussi parce que le POSL préfère miser sur la continuité de gestion avec le PCS plutôt que de poser des actes politiques en recherchant une coalition de gauche.

Que de nouvelles élections vont amener ce salut est équivoque. L'ADR n'était pas gratuitement le premier parti à saluer de nouvelles élections, le parti populiste profitant le plus de la fatigue politique des électeurs. Pis, les débats électoraux risquent de ne point porter sur des programmes (lesquels d'ailleurs, les partis vont-ils rééditer leurs propositions de l'ancienne campagne ?) mais sur des questions personnelles respectivement de savoir à qui incombe la responsabilité de l'échec. Il est peu probable que l'épisode vécu amène une prise de conscience politique, surtout auprès des deux grands partis.

Techniquement aussi, de nouvelles élections ne seraient pas à l'avantage de la commune. Le conseil élu le 10 octobre dernier devra se constituer le 1er janvier 2000, n'arrivera pas à se doter d'un conseil échevinal et sera dissout par le Grand-Duc. Dès lors, la commune sera gérée par les élus du conseil sortant ou par un conseil composé par ordre de préséance. Ce conseil ne pourra qu'exécuter les dépenses ordinaires selon un budget imposé par le ministre de l'Intérieur. En d'autres termes, les grands projets de la métropole du fer seront laissés en friche pour quelques mois.

marc gerges
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