Des notables et les prolos

Esch-la-rouge

d'Lëtzebuerger Land du 11.11.1999

Au lendemain des élections communales du 10 octobre dernier, Esch présentait le spectacle d'un véritable foutoir clochemerlesque : face aux chrétiens-sociaux hilares et enivrés par leur triomphe, les socialistes, battus et la mine défaite, se chamaillaient entre eux, chacun rejetant la faute de la défaite sur son voisin.

Et, tandis que les intrigues se nouaient, les rumeurs les plus folles circulaient et les échafaudages les plus audacieux et fragiles s'écroulaient avant même d'être montés. C'est au moment où les citoyens (et électeurs) de la deuxième ville du pays, d'abord amusés, mais bientôt irrités, estimaient que cela commençait à bien faire que surgit, comme dans toute comédie qui se respecte, un deus ex-machina, qui se proclama indépendant et changea toutes la donne : il fallut reprendre tout à zéro.

Il ne faudrait cependant pas s'étonner outre mesure : les changements de veste, les alliances (en apparence) contre-nature, les déclarations tonitruantes et fracassantes suivies de démentis cinglants, les accusations réciproques d'adversaires (en apparence) irréductibles qui se retrouvent autour de la même mangeoire, sont monnaie courante à Esch où le ton est parfois rude, mais les réconciliations d'autant plus spectaculaires. Il suffit de se replonger dans l'histoire communale des dernières décennies.

Des notables...

Notre système administratif communal est un héritage de l'occupation française (1795-1814). À la tête de la municipalité, Esch connut d'abord un agent municipal, ensuite un maire à partir de 1800 et finalement un bourgmestre à partir de 1814. En tout 27 personnes ont présidé aux destinées d'Esch de 1795 à nos jours.

Le premier agent municipal d'Esch fut Aegydius Wandyck, originaire de Commeln (Pays-Bas) et dont le nom fut francisé en Égide Vandyck. Sa présence à Esch est signalée dès 1770. Il exerce le métier de tanneur. Son successeur est Jean Bach, élu en 1796 et réélu en 1798, mais que les autorités républicaines récusent, le considérant comme un « fanatique » religieux.

Le maire suivant, Jean Vandyck (1798-1812), cultivateur et cafetier, semble avoir été très moderne d'idées, puisqu'il avait tenu à se faire photographier ; pour ce faire, il dut se rendre à Metz, où le seul photographe de la région exerçait ses talents . À partir de cette date jusqu'au lendemain de la Première guerre mondiale, ce furent des notables locaux qui exercèrent la fonction de bourgmestre. Ceci est dû en partie au fait que le vote censitaire était par sa nature même élitaire, mais aussi parce qu'il fallait disposer de loisirs et d'une certaine fortune personnelle. À une époque où la Sécurité sociale était inconnue, les notables pratiquaient la charité à l'égard des classes populaires, tantôt désintéressée, tantôt teintée de paternalisme.

Les clivages politiques n'étaient pas aussi variés que de nos jours. En gros, on distinguait les libéraux progressistes, humanitaires et anticléricaux et les catholiques, méfiants à l'égard des innovations techniques et s'appuyant sur une population rurale traditionaliste et très croyante.

Johannes-Nepomuk Haas, propriétaire terrien, fut le premier à porter le titre de bourgmestre (1814-1828). Viennent ensuite les bourgmestres Henri Motté, notaire, Jakob Schmitt (ou Schmidt ou Schmit), François-Joseph Hoferlin, dont les descendants construisirent le cinéma Hoferlin, également appelé U.T., situé rue d'Autun et dont les anciens Eschois se souviennent encore ; Dominique Stoffel, Jakob Schmit pour un second mandat ; Pierre Claude, cultivateur et teinturier ; Dominique-Joseph Hoferlin, agriculteur et cafetier, qui prend son poste la même année (1879) où l'Anglais Sydney G. Thomas invente le procédé du même nom permettant d'extraire le phosphore du fer, invention qui est à l'origine de l'essor de la sidérurgie luxembourgeoise ; Léon Metz, de la célèbre dynastie des maître de forges ; Armand Spoo, industriel, fils de l'homme politique et grand défenseur de la langue luxembourgeoise Caspar-Mathias Spoo ; Jean-Pierre Michels, d'abord boucher, ensuite négociant en vins, spiritueux et tabacs.

Les deux derniers notables à occuper le poste de bourgmestre furent Nicolas Biwer, entrepreneur, et Pierre Pierrard, maître-tailleur, tous deux proches du parti de la droite.

...et les prolos

Avec Victor Wilhelm, qui va occuper le poste de bourgmestre de 1921 à 1934, c'est le long règne des hommes de gauche, issus des classes populaires, qui commence.

Victor Wilhelm, chef de gare d'Esch, est le premier de cette lignée. Élu en 1920 sur la liste du parti socialiste, Wilhelm est membre du tout-puissant syndicat des cheminots ; avec sa barbichette et son langage de tribun, il jouit d'une grande popularité et est réélu en 1924 pour un deuxième mandat de bourgmestre. En 1928, il passe avec armes et bagages au parti libéral et sauve son fauteuil de bourgmestre, grâce à une coalition des libéraux et de la droite. Après 1944, il tenta en vain un come back politique.

Membre du conseil communal d'Esch depuis 1929, Hubert Clément devient bourgmestre en 1935 et occupera cette fonction jusqu'en 1945. Venu au socialisme via l'Association pour l'éducation populaire (Volksbildungsverein), cet ancien instituteur devint en 1927 directeur Escher Tageblatt, fondé peu auparavant.

Le 10 mai 1940, il ordonna, le cœur lourd, l'évacuation de ses ouailles dont la plupart trouvèrent refuge en Bourgogne et dans le Midi de la France. Traqué par la Gestapo, il se réfugia en Suisse. Après la guerre, il reprit ses fonctions comme bourgmestre et directeur du Escher Tageblatt. Il meurt dans sa ville adoptive d'Esch le 29 septembre 1953 à l'âge de 64 ans. Le Lycée de garçons d'Esch porte son nom.

Luttes tribales socialistes 

Arthur Useldinger, qui lui succède en 1946, est sans doute le bourgmestre le plus populaire d'Esch dans l'après-guerre. Staliniste pur et dur (les crimes de Staline étaient encore ignorés), il fut élevé à la dure école du communisme luxembourgeois d'avant-guerre. Harcelé sur son lieu de travail - il était employé à l'Arbed -  et surveillé de près et chicané par la maréchaussée grand-ducale, Useldinger faisait déjà au cours des années trente son apprentissage de futur résistant clandestin. Ce petit bout d'homme avait une énergie de travail indomptable ; premier arrivé à la mairie, il en sortait le dernier.

1946 : le rideau de fer s'était lourdement abattu sur l'Europe. À l'Est, la police de Staline traquait impitoyablement la moindre vélléité de démocratie ; à l'Ouest, le mac-carthysme s'en donnait à cœur-joie et tous les jours, le Luxemburger Wort tirait à boulets rouges (et noirs) sur les communistes ; ce qui n'empêchait pas les chrétiens-sociaux d'Esch à faire alliance avec les suppôts de Satan. À se rappeler cet épisode, on comprend mieux qu'aujourd'hui ces mêmes chrétiens-sociaux seraient prêts à former des coalitions avec l'ADR : la fin justifie les moyens, et quand on a faim (de pouvoir), on bouffe n'importe quoi. Cette coalition tient de 1946 à 1949.

En 1970, Useldinger remet ça et est bourgmestre jusqu'à sa mort en 1978. Il dirige une coalition de communistes et de socialistes dits « dissidents ». C'est, en effet, l'époque des profonds déchirements du parti socialiste divisé entre une aile droite, représentée par le président du parti Henry Cravatte et une aile gauche avec la plupart des leaders syndicalistes et la direction du tageblatt. Cette lutte tribale a précisément pour origine les élections communales d'octobre 1969, où les socialistes ont essuyé des revers qui ne sont cependant pas catastrophiques. La direction droitière du POSL donne pour consigne de ne pas former de coalition avec les communistes, ceci à la suite de la repression brutale du « printemps de Prague » par les forces militaires du Pacte de Varsovie. À Differdange et à Sanem, les socialistes avaient même rompu leurs alliances avec les communistes revenus en force.

À Esch, après des péripéties innombrables, les électeurs renvoient en mars 1970 les frères ennemis socialistes dos à dos: la liste « dissidente » conduite par le boucher Jos. Brebsom, obtient quatre sièges, la liste « loyaliste » de l'employé de l'Arbed, Roger Schleimer, trois sièges.

Arthur Useldinger meurt le 15 mars 1978 ; tant la classe politique que la population lui rendent un hommage sincère et unanime.

Davantage d'intellectuels

Mais reprenons l'ordre chronologique. Après la première période Useldinger (de 1946 à 1949), c'est Michel Rasquin qui va occuper le fauteuil de bourgmestre de 1949 à 1951. Rasquin est le père du socialisme moderne luxembourgeois.

Ce visionnaire plaide en faveur d'un socialisme ouvert à des nouvelles couches sociales : intellectuels, employés et fonctionnaires, agriculteurs. Rédacteur en chef du tageblatt, il a une plume incisive, ses éditoriaux sont attendus avec impatience par ses partisans et redoutés par ses adversaires. Il abandonne la mairie d'Esch en 1951 pour entrer dans le gouvernement Dupong en tant que ministre des Affaires économiques et en janvier 1958, il est nommé à la Commission de Bruxelles. Michel Rasquin meurt prématurément en avril 1958 à l'âge de 59 ans.

Avec Antoine Krier, « Kré'esch Tunn », qui va occuper le poste de bourgmestre de 1951 à 1965, c'est l'un des derniers représentants de la classe ouvrière qui va jouer un rôle éminent dans la vie politique nationale et locale.

Sixième d'une famille de treize enfants, il termine à peine ses études primaires pour entrer dans la vie professionnelle en tant qu'apprenti-serrurier. Tribun remarquable, il ne s'embarrasse pas de la lecture de dossiers, mais préfère de loin être un homme de terrain. Antoine Krier est ministre de 1965 à 1968. Il se rallie aux sociaux-démocrates et se retire de la vie politique active en 1977. Il meurt en 1983 à l'âge de 86 ans.

Jules Schreiner, jovial dépositaire de bières, doit surtout sa popularité aux activités sportives qu'il a déployées au cours de sa jeunesse. Il fut bourgmestre de 1965 à 1969. Résistant de la première heure, il avait été emprisonné par les Allemands au camp de concentration de Buchenwald.

Joseph Brebsom, maître-boucher à Esch-Grenz, fut bourgmestre de 1978 à 1990. Avant de devenir le bourgmestre d'Esch, il était le « roi » incontesté du quartier de Esch-Hoehl. Il y était un des joueurs les plus en vue de la Jeunesse pour occuper ensuite diverses fonctions au sein du comité du football-club.

François Schaack, « Schaacke Fränz », qui succède en 1990 à Jos. Brebsom et qui occupe le poste de bourgmestre jusqu'au 31 décembre de cette année, est professeur de mathématiques en retraite. Comme tel, il s'y connaît en chiffres et gère la commune en bon père de famille, économe de ses moyens, peut-être même un peu trop ...

Ses principaux soucis lui proviennent de ses propres amis politiques, turbulents et indisciplinés comme ce n'est pas possible et qui n'ont qu'un but : l'évincer et le remplacer au plus tôt.

Un échevin qui claque la porte, une dame aux dents longues qui ronge son frein, des intrigants de tous poils, voilà le spectacle affligeant que présente la section locale du POSL. Et pour bien faire, un premier échevin chrétien-social, qui ne dort que quatre heures par nuit, omniprésent, qui embrasse à tours de bras les amiperasistes baveux et les nourrissons braillards, caresse les joues des rosières vierges et les queues des lapins primés aux concours avicoles.

Le professeur Schaack y perd sa table de multiplications. Battu d'un poil par ce partenaire, mais néanmoins adversaire, Schaack, dépité, jette l'éponge.

Paul Cerf
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