Y aura-t-il une suite après le contemporain ?

Where Are We Now?

d'Lëtzebuerger Land vom 17.05.2013

Berlin, avril 2013. Intérieur d’un appartement bourgeois moyen, il s’en va en claquant la porte. Sa voiture démarre. L’appartement est vide, il fait nuit, seule la lumière des lampadaires extérieurs s’introduit timidement. Silence... L’angoisse s’installe, des hommes crient. Ils défoncent la porte, des CRS allemands. Ils retournent l’appartement, je ne sais pas ce qu’ils cherchent, (flashback Mohammed Merah), mais ils commencent peu à peu à tout détruire. Meubles brisés au milieu du living room, dying room, volume sonore rouge. Les lampes torches éclairent les mitraillettes automatiques. Je ris nerveusement, jusqu’au moment où ils s’approchent de moi, de nous. « Es gibt hier nichts zu sehen ! ». Ils envahissent les gradins de la grande salle. Poussé par l’oppression déterminée des CRS et le bruit des mégaphones qui hurlent : « Ils n’y a rien à voir ici », les spectateurs quittent la salle. Je me retrouve perdu au milieu d’un public paumé à l’extérieur du théâtre de la Schaubühne de Berlin, j’assiste à la première scène de la nouvelle pièce de Romeo Castellucci Hyperion – Briefe eines Terroristen. Mais je ne suis plus vraiment sûr si c’est encore une pièce de théâtre ou si c’est déjà la réalité.

Conférence de presse au KW Institute for Contemporary Art dans le quartier Mitte, c’est un peu le Casino Luxembourg de Berlin, en un peu plus grand. Une quarantaine de journalistes impatients de savoir ce qu’Ellen Blumenstein (nouvelle curatrice en chef du KW) a mis en place pour sa première exposition Relaunch. Pour me fondre dans la masse, je me suis déguisé en journaliste et je fais semblant de prendre des notes dans mon Moleskine. Peu à peu lors de la visite, je me rends compte qu’il n’y a pas grand chose à voir, intérieurement j’entends les CRS : « Es gibt hier nichts zu sehen ! ». Les quatre étages sont vides pour l’instant, à l’exception des minuscules inscriptions caustiques sur les murs de l’artiste Nedko Solakov (connu à Luxembourg depuis son exposition programmée par Enrico Lunghi en 2003 au Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain, et actuellement visible au Artsonje de Séoul dans l’exposition A More Perfect Day de la collection du Mudam Luxembourg). Le concept de l’exposition Relaunch du KW sera un work in progress, les installations viendront s’ajouter au fur et à mesure du temps. Une des prochaines installations, dont on peut se réjouir, sera celle de Kader Attia, sans aucun doute la contribution la plus tranchante de la documenta 13, un cabinet historique sur les démons de la colonisation de l’Afrique et de son art.

Grande nouveauté, la curatrice Ellen Blumenstein a un avatar : Ellen Bluumenstein avec deux u, un personnage féminin qui lui ressemble un peu, mais aussi beaucoup à Tilda Swinton et la suit partout en réalisant des poses performatives.

Dans l’Augusstraße devant le KW, les voitures n’arrivent plus à circuler, Ellen Bluumenstein « performs » au milieu de la rue. « Le concept, c’est de diviser les tâches... » – l’une fait le boulot de curatrice, l’autre pose devant les caméras, « …et de remettre en question la starisation du curateur dans le monde de l’art actuel ». L’idée est saine, mais il me semble que cela produit l’effet inverse, la starisation d’Ellen Blumenstein, mais c’est peut-être voulu ? Du coup, je me sens inspiré, je me dis que je ferais un bon avatar de Kevin Muhlen, le directeur artistique du Casino Luxembourg – Forum d’art contemporain. En tant qu’artiste, on ferait tout pour plaire à un curateur.

Acte 2. Le public regagne ses places, le rideau s’ouvre, l’appartement détruit a disparu, les CRS aussi. Le décor est blanc immaculé proche du white cube muséal. Au centre, un chien noir aveugle et une petite fille angélique chuchote : « Das erste Kind der menschlichen, der göttlichen Schönheit ist die Kunst ». Mais oui, mais qu’en a-t-on fait, de notre Kunst ?

La pièce se déroule au ralenti comme dans un clip de Woodkid, images apocalyptiques, pas de couleurs, et toujours cette angoisse qu’ils puissent revenir. Les CRS, la peur des CRS ? La peur des manifestants ? C’est sans doute une phobie par procuration médiatique de l’effet Frigide Barjot et de la secte Civitas. Castellucci s’inspire des écrits fanatiques du terroriste Mohammed Atta (auteur des attentats du 11 septembre), mais tire surtout son texte de Hyperion de Friedrich Hölderlin. Une sorte de roman manifeste dans la tradition de l’idéalisme littéraire allemand. La pièce s’attaque en filigrane à l’actualité et analyse la notion du contemporain, tout en le refusant. Le maniérisme lourd des acteurs, les monologues – beaux mais interminables, sur la religion de la nature avant la religion dogmatique, l’esthétique (que certains journaux allemands ont considéré comme kitsch) démontre un ostensible refus du contemporain, cela dit paradoxalement, il en découle une actualité encore plus frappante. Ainsi lorsqu’il cite Nietzsche, le philosophe Giorgio Agamben développe l’idée que l’anachronisme et l’évocation du passé sont l’acuité nécessaire afin de pouvoir interpréter le présent. L’humain, la nature, l’art pauvre, le refus des technologies… le discours est dans l’air du temps, Carolyn Christov-Bakargiev l’a mis en marche dans la documenta 13.

Une Rolls-Royce Silver Shadow verte devant la galerie CFA à Mitte, Bruno Brunnet, le boss de ce temple, aime bien, par tradition, montrer sa belle voiture lors du Gallery Weekend, événement annuel overcommercial dans la capitale allemande. Pas de CRS en vue, mais une armée de jeunes gens branchés, coupe rasée sur le côté, imperméable beige trop large, qui saute d’un vernissage à l’autre avec une bière Becks dans une main et une clope roulée American Spirit dans l’autre. Je fais de même, ça permet de moins vieillir. Tout le monde s’est donné rendez-vous chez Isabella Bortollozzi, déesse parmi les galeristes, pour le vernissage du jeune artiste Oscar Murillo. Peinture très gestuelle, formats très larges, très bad painting, très brut. La plupart des peintures ne sont pas accrochées mais posées contre le mur ou sur le sol, on peut même marcher dessus.

Le lendemain, après une overdose de vernissages, je prends la U-bahn, direction Weinmeisterstrasse, dans mes écouteurs le dernier Bowie, si on pouvait enlever les couleurs de notre réalité, j’aurais l’impression de me retrouver dans le clip Where are we now ? réalisé par Tony Oursler. C’est la question que je me pose à ce moment-là. En avançant inconsciemment vers mon but, je me retrouve en face de ma réponse. I am devant la ME Collection (voisin antagoniste du KW), pour assister à une discussion publique entre l’artiste Jonas Burgert et son collectionneur Thomas Olbricht. La discussion s’oriente très vite vers la problématique : qu’est-ce qui est contemporain ? Burgert répond que ça ne l’a jamais intéressé, le sujet de ses peintures est personnel, mais il s’agit principalement de traduire techniquement une idée en un langage suffisamment compréhensible pour la plupart des gens. Il se dit idéaliste, le pathétique et l’antimode l’intéressent. Les fantômes de Hölderlin et Castellucci sont aussi dans la salle.

Harbourg, Phoenixhallen. À quelques rues du dernier appartement du terroriste Mohammed Atta, se trouve la collection Falckenberg. William S. Burroughs est l’écrivain qui y est présenté actuellement, le pape de la beat generation, inventeur de la technique du cut-up, père spirituel de nombreux artistes. Des photos, des anecdotes, mais aussi des peintures, mitraillées à la carabine. L’homme aimait la drogue, l’Amérique et les armes. Pendant un excès d’héroïne en jouant à Guillaume Tell, il a raté la pomme et a accidentellement tué sa femme. L’exposition est un voyage en lévitation dans l’anatomie psychologique du personnage qui incarne un monde. Notre monde. Passionnant et monstrueux, contemporain mais hors de son temps. Where Are We Now ? Nous sommes devant une photo de David Bowie qui pose devant une photo de Burroughs et d’un Bowie jeune, la citation est un labyrinthe, c’est l’effet Bluumen-stein. Y aura-t-il une suite après le contemporain ?

Filip Markiewicz
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