Tartuffe

De l’incapacité d’agir

d'Lëtzebuerger Land du 30.03.2012

Scène 0 : un personnage entre avec une torche électrique sur le plateau et éclaire des membres isolés du public à travers un drap suspendu sur lequel est projeté une image vidéo obscure. Le faisceau de lumière aveugle celui qui est visé. S’il est fait allusion que cette scène, délibérément placée en introduction avant le début de l’action, représente les ténèbres qui planent sur le destin de la famille Orgon, n’est-il pas aussi une manière de révéler parmi le public les nombreux Tartuffe qui s’y trouvent ?

En 2012, Laurent Delvert, hanté par le Tartuffe de Molière depuis sa jeunesse, met en scène une deuxième fois sa pièce chérie après sa version de 2005. Tartuffe a la particularité d’avoir été censuré à deux reprises à sa sortie, d’abord en 1664 puis en 1667, pour sortir enfin en 1669 dans une version plus modérée. La raison de la censure réside dans la nature hypocrite du personnage de Tartuffe, un faux dévot qui se cache sous les auspices des valeurs de la religion chrétienne afin d’assouvir sa soif de pouvoir et son désir de reconnaissance.

Le père Orgon, dupe des mécanismes de manipulation de Tartuffe, se laisse diriger par lui telle une marionnette. Orgon expulse son fils Damis, et contraint sa fille Mariane à un mariage forcé avec Tartuffe, alors que ce dernier va même jusqu’à s’éprendre d’Elmire, la femme d’Orgon, plus jeune que son mari. Démasqué grâce à un piège tendu par Elmire, la vraie nature de Tartuffe est enfin révélée à Orgon. Au moment où il veut rompre avec Tartuffe, ce dernier possède déjà sa maison vu qu’Orgon lui a cédé tous ses biens. Dans un geste final, Tartuffe essaie d’expulser la famille Orgon de leur chez soi en faisant appel au Roi. Grâce au deus ex machina de Molière, le Roi reste dévoué à Orgon, et condamne les méfaits de Tartuffe qui finit par être poussé par les bras droits du Roi sur l’avant-scène. C’est désormais au public de juger Tartuffe.

Que l’hypocrisie soit un sujet d’actualité à toute époque, qui saurait le nier ? La raison de monter une nième fois ce grand classique, après la version de Mnouchkine en 1995, celle de Stéphane Braunschweig en 2008 ou encore celle d’Eric Lascascade en 2011, ne semble pas pouvoir être remise en question. Ainsi, 1 962 alexandrins déferlent sur le public pendant deux heures de spectacle.

Le parti pris de la mise en scène de Laurent Delvert est résolument contemporain. Des costumes à la scénographie, de la musique à la diction, tout le travail de mise en scène pointe dans une direction : rendre la pièce attractive à l’œil des jeunes par les éléments visuels et musicaux, pour qu’ils fassent l’effort de déchiffrer le texte et de s’identifier à son intrigue… et à Tartuffe. Le texte en lui-même reste ce qu’il est : la preuve du génie de Molière et la mise à nu des problèmes brûlants de son époque.

Mais les problèmes du XVIIe siècle ne se présentent plus exactement de la même manière au XXIe. Se pose alors la question de l’universalité d’un classique. L’enjeu principal de l’hypocrisie de Tartuffe réside dans sa trahison de l’esprit de la religion chrétienne qui se résume pour Delvert dans « un guide pour aimer à vivre ensemble ». La religion est donc à comprendre sous cet angle, et ouvre alors à d’autres interprétations possibles, non dénuées d’intérêt pour l’époque contemporaine.

Car le costume de Tartuffe peut être à la fois compris comme celui d’un prêtre et comme celui d’un jeune homme stylé et athée. Et le choix de donner le rôle de Tartuffe à un jeune acteur met ce personnage en lien direct avec le fils expulsé, Damis, qui est l’autre face de la même médaille. En tant qu’alter ego de Marilyn Manson, Damis affiche sa révolte et sa colère là où Tartuffe les cache pour mieux tirer profit de la situation sur le long terme. S’il ne faut pas perdre Tartuffe et Damis des yeux, rappelons que Molière jouait à l’époque le rôle d’Orgon, et que l’aveuglement devant l’hypocrisie représente l’excroissance du mal.

En appliquant aux planches les ressources de l’art cinématographique pour en faire un blockbuster théâtral, Delvert se sert de beaucoup d’artifices pour un coup de projecteur très intéressant qui perd un peu de sa force à cause de la machinerie lourde déployée. Car sous les nappes de cette mise en scène se cache peut-être un message ambigu. Ne serions-nous pas tous Tartuffe à certains moments de notre vie, vu qu’il devient de plus en plus dur à notre époque d’atteindre l’amour et le respect de l’autre sans se perdre pour autant dans l’égocentrisme et l’hypocrisie ?

Tartuffe de Molière, mis en scène par Laurent Delvert, assisté d’Eléonore Nossent ; scéonographie et costumes : Frédéric Rebuffat ; lumières : Fred Millot ; création sonore ; Madame Miniature ; avec : Sandrine Attard, Carol Cadilhac, Tullio Cipriano, Stéphane Daublain, Louise Deschamps, Vanessa Devraine, Marie Grange, Gilles Janeyrand, Grégoire Leprince-Ringuet, Nilton Martins, Eléonore Nossent, Martine Pascal, Vincent Schmitt ; ne production des Théâtres de la Ville de Luxembourg avec le Théâtre d’Esch, le Théâtre du Beauvaisis, et NTB-CDDB-Théâtre de Lorient ; plus de représentation prévue.
Thierry Besseling
© 2017 d’Lëtzebuerger Land