Le gouvernement vient d’adopter le projet de financement d’un nouveau bâtiment pour les Archives nationales à Belval, 17 ans après le premier concours. Le troisième élan doit être le bon

De nouvelles Archives, enfin

La maquette pour les Archives nationales à Belval, par l’architecte Paul Bretz
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 13.03.2020

Nécessité absolue Elle ne laisse pas un millimètre de place au doute. « Ce projet est d’une nécessité absolue ! » affirme la ministre de la Culture Sam Tanson (Déi Gréng), interrogée par le Land sur le « projet de loi relative à la construction d’un bâtiment pour les Archives nationales à Belval », adopté vendredi dernier, 6 mars, par le conseil de gouvernement et présenté hier, jeudi, lors d’une conférence de presse. Ainsi, la ministre de la Culture affiche le même soutien et la même détermination pour cet institut culturel peu médiatisé que le fit sa prédécesseure Erna Hennicot-Schoepges (CSV) en 2004. Cette dernière avait déposé alors un premier projet de loi pour un projet de nouvelle construction à Belval, six jours avant les élections législatives et européennes après lesquelles son parti l’envoya siéger au Parlement européen plutôt qu’au gouvernement. Deux périodes d’austérité et la frilosité de plusieurs ministres CSV (des Bâtiments publics, Claude Wiseler, et de la Culture, François Biltgen et Octavie Modert) plus tard, ce fut en premier l’engagement de Xavier Bettel (DP) pour une meilleure culture archivistique durant son premier mandat comme Premier ministre et ministre de la Culture, et maintenant la détermination de Sam Tanson et de son pair des Travaux publics, François Bausch (Déi Gréng), qui pourraient enfin faire avancer le projet. Et vite : les deux ministres estiment que le projet de loi, « une simple loi de financement » selon Bausch, pourrait passer les étapes du processus législatif (dépôt à la Chambre des députés, avis du Conseil d’État, vote) d’ici l’été pour un début des travaux en 2021, achèvement vers 2024 ou 25. Et ce n’est pas l’intervention de la directrice générale de l’année culturelle Esch 2022, Nancy Braun, plaidant pour un report de ces travaux afin de ne pas déranger ses festivités et défilés, qui va y changer quelque chose. « Il est hors de question que nous reportions ces travaux, s’insurge Sam Tanson. Le projet est plus ancien que l’idée même de Esch 2022 et il est pour moi d’une priorité absolue. »

Rue Adolphe ce mercredi après-midi. Au quatrième étage de ce bel immeuble des années soixante, Paul Bretz a ses modestes bureaux. Des maquettes pour les Archives nationales, il en a à foison : il y a celle du premier projet, blanche et majestueuse, en dépôt, puis deux maquettes du nouveau projet, celui qui devrait être construit. À l’époque, Bretz devait être un des premiers à construire à Belval, au tout début du Fonds (2002) en charge de la construction des infrastructures publiques sur l’ancienne friche de l’Arbed. À l’époque, il n’y avait rien encore, même pas la Rockhal, et les Archives devaient être le premier bâtiment public sur place, exemplaire du nouveau mode de construction de l’État : une architecture de qualité garantie par des concours de haut niveau, avec des jurys prestigieux, sur une urbanisation intelligente, imaginée par la société de viabilisation mixte Agora (Arcelor-Mittal plus État) avec l’aide de grands experts internationaux. La place impartie aux Archives fut vite trouvée : aux pieds des hauts-fourneaux, entre la Halle des soufflantes et le bâtiment administratif de l’ancienne usine. Un jury présidé par le Français Dominique Perrault retint le projet de Paul Bretz, le directeur du Fonds Alex Fixmer ne tarit pas d’éloges sur la qualité de son architecture – un bâtiment en deux blocs, l’un ouvert au public, se lovant dans l’autre pour le stockage, le tout à l’horizontale et dans cette simplicité absolue des formes géométriques à angle droit et en béton qui caractérisent le style de Paul Bretz.

Puis il y eut la politique d’austérité de Jean-Claude Juncker et Luc Frieden (CSV), la peur de dépenser
85 millions d’euros pour un immeuble jugé trop grand (180 kilomètres de rayonnages), la recherche de solutions pour rentabiliser cet espace – construire en étapes ? partager les Archives avec une future Bibliothèque universitaire ? –, et, au final, l’abandon du premier projet, en 2006. Trois ans plus tard Paul Bretz reçoit une nouvelle commande de la part du Fonds Belval, cette fois avec l’idée de construire un bâtiment complètement souterrain (une idée loufoque sur un ancien site industriel pollué), vite abandonnée aussi suite à une nouvelle crise économique. Depuis, l’urgence de la construction fut soulignée dans chaque programme gouvernemental. Le gouvernement Bettel/Schneider/Braz I décida finalement en mai 2016 de relancer le projet. « Nous en sommes maintenant au niveau des plans de l’avant-projet détaillé, plus rien ne va changer », estime l’architecte. Le temps qui s’est écoulé se mesure aussi à l’explosion des prix au mètre carré : le projet de loi prévoit une enveloppe de 77 millions d’euros pour la moitié des rayonnages prévus en 2004, 90 kilomètres. En comparaison : les Archives nationales en occupent actuellement quelque 45 kilomètres à cinq endroits différents.

Imperturbable Il devait être un des premiers à construire pour l’État à Belval, il sera un des derniers, alors que la Cité des sciences sera presque achevée (il reste la maison de l’Environnement à concevoir), et que François Valentiny a pu inaugurer sa Maison des livres dans l’ancienne Möllerei en 2018 déjà. Mais Paul Bretz, un des architectes les plus importants du pays, semble imperturbable : il a connu la même durée et un nombre d’adaptations du projet comparable à Dudelange, où il a conçu le bâtiment du centre culturel régional Opderschmelz et du Centre national de l’audiovisuel – dont les attentes quant à la sécurité et aux conditions de stockage furent similaires à celles pour les Archives nationales. Pour lesquelles tout ne peut qu’être une amélioration. Actuellement, les documents historiques, dont certains remontent au VIIIe siècle, sont déposés sur des sites éparpillés à plusieurs endroits et dans des conditions souvent désastreuses, comme l’a prouvé le dégât des eaux dans le parking du Saint-Esprit l’été dernier ; depuis, un sixième stockage se trouve dans les frigos de CFL Multimodal à Bettembourg.

En 17 ans, les sensibilités politiques, mais aussi le Zeitgeist ont changé. « Nous avons beaucoup insisté que le projet soit adapté afin d’être conforme aux normes actuelles du développement durable et de l’efficience énergétique, explique le ministre de la Mobilité et des Travaux publics François Bausch. Maintenant, ce sera un bâtiment à ‘énergie plus’, c’est-à-dire qu’il produit plus d’énergie qu’il n’en consomme. » Pour cela, Paul Bretz a non seulement réduit le volume des deux bâtiments qui se jouxtent (exactement l’endroit prévu dès 2004), mais aussi changé de matériaux : le stockage sera entièrement enveloppé de cellules photovoltaïques, alors que le bâtiment public donnant sur la place, celui qui accueillera les visiteurs, les chercheurs et le personnel, sera construit en bois et en acier et aura une façade coulée en aluminium. Entre les deux blocs, il n’y aura qu’un passage réservé au personnel dans le socle du bâtiment, pour raisons de sécurité. Dans la partie publique, il y aura des espaces d’accueil classiques, un espace culturel pour organiser expositions et événements et, au premier étage, une salle de lecture éclairée par des fenêtres donnant sur la place. Les caves sont bourrées de technologie pour augmenter l’efficience du bâtiment. La technicité est un défi que Paul Bretz connaît : sa centrale de cogénération qui flanque la Coque au Kirchberg lui a valu maints prix d’architecture.

Patiente « Regardez, tout ceci documente l’évolution du projet ! » Dans son bureau avec vue sur la Pétrusse, Josée Kirps fait un geste de la main vers une ribambelle de classeurs et de dossiers portant tous une référence au projet du nouveau bâtiment. Elle a pris la direction des Archives nationales en 2003, succédant à l’emblématique Cornel Meder, et croyait alors pouvoir emménager à Belval quelques années plus tard. Il n’en fut rien. Entretemps, elle a pu assister aux inaugurations de la Maison du livre à Belval et de la nouvelle Bibliothèque nationale à Kirchberg. Mais, bien qu’elle regrette de ne pas avoir de lobby public, contrairement à la musique classique qui a la Philharmonie ou les arts plastiques qui ont le Mudam, Kirps ne désespère pas pour autant. Et salue l’engagement de l’actuelle majorité pour le projet. Belval reste pertinent, estime la directrice, même si cela implique un changement d’habitudes pour le public des Archives.

« Le site est parfait, juge pour sa part la ministre de la Culture. Les connections avec l’Université du Luxembourg sont évidentes. » Les généalogistes amateurs deviennent de plus en plus rares dans les salles de lecture des Archives et sont remplacés par les étudiants et chercheurs de l’Uni.lu, notamment du C2DH (Centre pour l’Histoire contemporaine et digitale). À côté de l’urgence due à la vétusté des stockages actuels et à celle des attentes des nouveaux historiens, il y a aussi le saut quantique de la loi sur l’archivage de 2018, qui implique des versements importants de nouveaux stocks d’archives publiques dans les prochaines années. Aujourd’hui, huit collaborateurs des Archives sont occupés à assister les administrations concernées dans la mise en place des procédures nécessaires pour la bonne gestion de ces fonds d’archives. L’organisation du déménagement nécessitera au moins autant d’énergie et, la directrice ne peut l’exclure, risque d’handicaper l’accès à tous les fonds existants. Les chercheurs seront invités à prendre les devants et à communiquer les thèmes sur lesquels ils vont travailler d’ici les prochaines années afin que ces documents puissent rester accessibles. « En tout cas, dit Josée Kirps, je suis très contente qu’il y ait une nouvelle conscience dans le public sur la nécessité d’archives. » Cela pourrait garantir que le projet ne soit pas à nouveau reporté.

josée hansen
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