350 délégués du LCGB doivent réélire leur président Patrick Dury samedi à Mondorf sur fond de contestations internes

Líder contestado

Le président national Patrick Dury à la tribune du Parc Hôtel Alvisse en novembre dernier
Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 13.03.2020

Expression libre Les langues se délient à la veille du congrès national du LCGB ce samedi (sauf annulation liée au Covid-19). D’Land et Reporter1 ont recueilli des témoignages sur des pratiques managériales « agressives » au sein de la confédération des syndicats chrétiens. Délégués et salariés visent notamment le président national, Patrick Dury, dont la réélection doit intervenir ce samedi à Mondorf. Seul candidat en lice, Patrick Dury rempile à 55 ans pour cinq années supplémentaires à la tête du Lëtzebuerger Chrëschtleche Gewerkschaftsbond. Il s’y est installé en 2011 après la démission de Robert Weber, précipitée par le scandale des trucages de comptes de l’association-sœur du LCGB, ProActif.

Un délégué du syndicat, qui le côtoie en réunion et qui veut de ce fait rester anonyme, désigne un être « caractériel » voire « despotique ». « Il est capable de dire ‘tais-toi’ à son contradicteur », déclare notre interlocuteur. « Les réunions peuvent vite se terminer, si ça ne plaît pas à Monsieur Dury », poursuit-il en accordant une circonstance atténuante. Le président du syndicat vient de la sidérurgie, « qui n’est pas un monde facile ». Patrick Dury a commencé sa carrière en 1989 comme ingénieur chez Luxguard à Bascharage, puis a rejoint la cause syndicale à l’Arbed, où il était secrétaire de délégation. Il est devenu secrétaire syndical, et donc permanent, du LCGB en 1998, secrétaire général en 2009.

L’on évoque aujourd’hui un « malaise dans les secrétariats syndicaux ». Le turnover, important, en atteste. Parmi les syndicalistes de la finance, l’on constate que « le secrétaire syndical du secteur est en burn out ». En 2018, le coordinateur général de la branche, Vincent Jacquet, avait claqué la porte du LCGB (après vingt ans de loyaux services) pour rejoindre la société de services en ressources humaines SD Worx. Dans le syndicat concurrent, l’OGBL, on qualifie l’événement de « grosse perte » : « Il avait un certain poids, c’était Monsieur Banques, Monsieur Frontaliers belges et Monsieur Fiscalité ». D’autres figures du syndicalisme chrétien-social, comme Aloyse Kapweiler, ont aussi disparu des radars. « Ils ont maintenant plein de secrétaires jeunes et inexpérimentés. On se demande où sont passés les autres », relève notre observateur de l’OGBL.

Boîte noire Les représentants syndicaux surgissent épisodiquement dans l’espace public et se font entendre lors des conflits sociaux. Ils se rendent alors le plus bruyant et le plus visible possible, comme en novembre dernier lors de la crise de la tripartite. Celle-ci avait conduit OGBL, LCGB et CGFP en bordure de capitale, à l’Alvisse Parc Hôtel de Dommeldange, avec force drapeaux siglés et casquettes rouges, vertes et blanches vissées sur la tête. Ils avaient convié les médias à leur démonstration de force pour dénoncer la « politique de la chaise vide » de l’UEL. Mais en temps normal, depuis l’extérieur, le monde syndical s’apparente à une boîte noire. Les rapports d’activités ne sont réalisés qu’à l’issue des mandats, c’est-à-dire tous les cinq ans. Les rapports annuels ne sont pas publiés, ni sur le site, ni au registre du commerce. Il ne faut pas laisser la possibilité au patronat de voir le montant du fonds de grève, explique un représentant de l’OGBL. La cagnotte sert le cas échéant à dédommager les grévistes et les patrons ne doivent pas évaluer la marge de manœuvre syndicale.

Dans le cadre de nos recherches sur le LCGB, l’on débusque en ligne une archive de trombinoscope du syndicat en 2010. On y appose le rapport d’activités 2010-2014 et l’édition 2014-2020 que la direction a bien voulu nous transférer en avant-première. Y figurent le personnel employé à la clôture des rapports. La comparaison des noms des salariés permet de constater que de 2010 à 2014, 29 employés sur 49 ont quitté le syndicat. Sur les 42 présents en 2014, quinze ne sont plus là en 2020. Voici donc 44 départs documentés de cette manière sous la mandature Dury. Et il ne s’agit là que de mouvements visibles tous les quatre ans. D’autres personnes passées par le LCGB entretemps attirent notre attention. Un comptable, Michel Fisch, a presté quelques mois seulement après le départ du « DAF » (directeur administratif et financier) qui avait opéré pendant plusieurs années, Michel Borges. Aucun des deux n’ont répondu à nos sollicitations. Pas plus que l’ancienne juriste du LCGB, Sonja Conzemius, qui a vanté son expérience au sein du syndicat et sa volonté de « prendre ses responsabilités » lors de sa campagne pour les législatives de 2018 sous la bannière du CSV avant de filer vers la fonction publique.

Statistiquement, la rotation du personnel est significative. Nos interlocuteurs expliquent que des accords, moyennant indemnités, scellent traditionnellement l’échéance de la relation salariale. Le chemin qui mène à ces transactions pose néanmoins parfois question. Des déclassements interviennent suite à des maladies, certaines liées à la charge de travail et à la pression y afférentes. « Il y a de plus en plus de souffrance au travail, même dans les syndicats », constate un délégué. Par ailleurs, des déclassements qui précèdent des négociations sur un départ portent préjudice aux salariés, car l’indemnité repose sur les derniers traitement. Selon nos informations, des employés du syndicat se sont attachés les services d’avocats pour contester des mesures prises à leur encontre. Contacté, un avocat affirme l’intention de son mandant de mettre en demeure le syndicat de cesser ses « pratiques de harcèlement ». Les clients eux-même n’ont en revanche pas accepté de répondre à nos sollicitations. Un membre du syndicat nous l’affirme : « Certains ont peur ». Une ancienne salariée vit encore le traumatisme de ces réunions du lundi à la première heure, durant lesquelles la direction passait l’équipe en revue et proférait, tour à tour, ses critiques à l’égard des membres.

« On n’a pas le turnover de la Cour grand ducale ! », rétorque Patrick Dury mardi au cours d’un entretien accordé au Land et à Reporter dans les bureaux de la confédération syndicale qu’il préside depuis la rue du Commerce, dans le quartier de la gare à Luxembourg. Le syndicaliste reçoit bien volontiers à la veille du soixantième congrès national, « organe suprême » du LCGB selon sa charte. Rompu aux négociations et aux discussions houleuses (notre entretien s’est lui déroulé sans heurt ni esclandre), Patrick Dury pose fermement son regard dans celui de son interlocuteur. Il montre ainsi qu’il ne lâchera pas le morceau quand on l’interroge sur son mode de management.

Omnipotence Les statuts de la confédération (modifiés pour la dernière fois en octobre 2014) consacrent l’autorité du « président national » dans l’ensemble des décisions du syndicat. Il est « le premier responsable du bon fonctionnement du LCGB et de ses organes ». « Le président national préside le conseil syndical, le comité central, le comité exécutif, le comité de coordination et d’autres réunions du LCGB et il a droit d’assister à toutes les autres réunions. En sa qualité de préposé direct du personnel du LCGB, il lui incombe une responsabilité importante et particulière en ce qui concerne le choix de ses collaborateurs, la planification et la préparation du travail, ainsi qu’en ce qui concerne le contrôle et la surveillance du travail à exécuter par le personnel », est-il écrit dans le document fondateur. Le président fixe même (en accord avec le comité exécutif… qu’il préside) les conditions d’embauche du personnel et les nominations des secrétaires syndicaux. Il a le pouvoir sur tout. Reste à l’aumônier général, qui rappelle le lien du syndicat à l’Église, « de mettre en accord les décisions politico-syndicales du LCGB avec la doctrine sociale chrétienne ».

Concernant le rajeunissement des troupes, le président Dury explique que les multiples départs intervenus à son arrivée étaient convenus et qu’il n’était plus aussi simple de débaucher des délégués dans les entreprises pour en faire des secrétaires syndicaux. On emploie dorénavant beaucoup de jeunes à la sortie des études. Ils sont formés comme la direction l’entend et ils coûtent beaucoup moins cher. Le président s’en félicite d’ailleurs à demi-mot, puisque le budget du LCGB continue de tourner autour de 7,5 millions d’euros, malgré la volatilité des effectifs. Autour de soixante en 2010, quarante en 2014 et cinquante aujourd’hui. Les onéreux baby boomers ont laissé place aux jeunes bon marché, avec une féminisation incontestable des troupes.

Interrogé sur l’émergence de critiques sur les pratiques managériales auxquelles nos interlocuteurs associent spontanément le secrétaire général Francis Lomel, Patrick Dury cherche d’abord à savoir qui les a proférées. Il minimise ensuite la pertinence de telles accusations, tout en concédant un fond de vérité. « Je n’ai pas l’impression qu’il y a des problèmes majeurs à ce niveau-là. » Plus tard, dans l’entretien, il lâche encore : « Je sais ce que je veux avoir, je dois être déterminé. » Tel le líder maximo, il mène son plan depuis son accession au pouvoir en 2011. D’aucuns expliquent d’ailleurs qu’il a dépoussiéré le syndicat (qui revenait de loin) avec un certain succès. Patrick Dury ne voit pas seulement le syndicat comme un outil social de défense du salariat. Le « lien émotionnel » ne suffirait plus. « L’activité syndicale, c’est vendre également un service. Aujourd’hui le membre attend un service concret », assure-t-il. Ces prestations, ce sont l’assistance juridique, la formation, la mutuelle complémentaire et bien sûr la mise en œuvre du programme d’action auprès des autorités politiques et autres partenaires sociaux. La direction multiplie en outre les points de contact pour ses adhérents et prospects, avec récemment deux ouvertures d’Info-centers (à Esch et Differdange). Ces initiatives ont permis d’accroître significativement le nombre de membres, de 40 000 en 2014 à 43 000 en 2020 (selon les rapports d’activités), mais aussi de prendre trois sièges de plus à la Chambre des salariés (pour un total de 18 sur soixante). Un bilan jugé « très satisfaisant » par la direction.

Mais le gros projet du moment, c’est le bâtiment en construction à Belval baptisé « Well Being ». Haut de six étages et cumulant une surface de 8 500 mètres carré, il comptera 70 studios équipés (entre trente et quarante mètres carrés l’unité) pour les étudiants, un centre de conférence, un espace de coworking, un fitness et des cellules commerciales, dont une dédiée à l’alimentation saine et un nouveau siège pour le syndicat (qui conservera toutefois sa présence dans la capitale). L’investissement pèse 22 millions d’euros dans les comptes de Luxmill, la société anonyme que le LCGB a créée pour gérer le projet (qui va percevoir des loyers) et qui a levé quelque 34 millions de dette. Luxmill a pour actionnaires la mutuelle maison (Vita), celle des salariés d’ArcelorMittal (Mutam) et le Foyer des Syndicats chrétiens, l’asbl du LCGB qui détient son siège actuel rue du Commerce, un bâtiment de 3 000 mètres carrés dans le centre de Luxembourg (que la direction n’entend pas vendre).

Patrick Dury présente cette initiative, non pas comme une diversification des revenus, mais comme l’accompagnement « d’un monde qui change », avec de nouvelles « manières de vivre, de se loger, de travailler ». Haut ass muer figure sur toutes les plaquettes. L’ambition détonne avec la nature autocratique du LCGB. Il faut être membre du comité central pour postuler à la présidence, mais la présence au comité central dépend des bons vœux du président. Traditionnellement, donc, personne ne fait concurrence au candidat désigné. Patrick Dury explique ainsi que, de mémoire, il n’a jamais connu de syndicat qui s’est payé le luxe d’une campagne interne, synonyme pour lui d’irréversibles dégâts. Petite subtilité qui donne du sel à l’opacité de l’élection du chef. L’article 66 des statuts précise que le comité central décide du règlement électoral et que celui-ci est annexé… or, il n’est pas accessible en ligne.

L’on explique au siège que 350 votants ont été « définis » en vertu dudit règlement (pratique de choisir qui vote). Patrick Dury avait été élu avec 85 pour cent des voix en 2011, 94 pour cent en 2014. « Je suis serein », concède-t-il sur l’élection de samedi, sans toutefois se prononcer sur un objectif en nombre de bulletins. Reste à savoir si les voix dissidentes en interne auront une influence sur le suffrage. Peut-être les électeurs se laisseront-ils avant tout convaincre par la proposition du candidat : « Défendre les principes démocratiques élémentaires lors de la réforme du dialogue social au sein des entreprises. »

1 d’Land et Reporter ont mis en commun leurs ressources et leurs informations pour effectuer ces recherches

Pierre Sorlut
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