École européenne

La brèche

d'Lëtzebuerger Land du 10.02.2005

À peine dix mois après son entrée en fonction, Paul Schiltz, le directeur de la deuxième École européenne de Luxembourg, se trouve dans une situation embarrassante. Sa crédibilité est en jeu et il semble être lâché de partout. Pourtant, ses problèmes ne sont guère différents de ceux qui touchent les établissements ailleurs au Luxembourg. À ce niveau-là, l'Éducation nationale ne fait pas de discriminations. La différence, ce sont les moyens de pression des parents. Jeudi dernier, un groupe a manifesté devant la grille du Village pédagogique (l'École européenne Luxembourg II), pour rendre attentif aux conditions insalubres et même dangereuses dans lesquelles les élèves doivent suivre leurs cours. Ce site accueille quelque 400 élèves depuis la rentrée en septembre qui sont hébergés dans des bâtiments préfabriqués construits en 1995 et en 2004. C'est le genre de containers qui ont poussé un peu partout dans les cours de récréation du Grand-Duché ces dix dernières années, lorsque les autorités politiques se sont brusquement rendues compte qu'il y avait plus de jeunes qu'elles n'avaient imaginé. C'était un peu le même phénomène douche froide que le Luxembourg a connu ensuite avec l'irruption de la nouvelle que sa croissance avait diminué depuis des années sans que personne ne s'en soit rendu compte. D'ailleurs, l'année dernière, l'ancienne ministre des Travaux publics, Erna Hennicot-Schoepges (qui avait été ministre de l'Éducation nationale auparavant) a répondu à une question parlementaire que le Luxembourg comptait quelque 300 préfabriqués, dont une partie « est plutôt liée à la nécessité de faire face à l'explosion considérable du nombre d'élèves au cours des dernières années, permettant ainsi de disposer d'une solution acceptable à court terme et largement préférable aux projets de nouvelles constructions qui sont toujours tributaires de délais en raison des multiples réglementations qui grèvent leur processus administratif. » Cette déclaration résume bien la situation que connaît l'École européenne II actuellement – le provisoire y dure depuis 1995. Entre-temps, l'Europe s'est élargie et de nouveaux fonctionnaires ont commencé à arriver avec leurs enfants. Aujourd'hui, ils sont 4 000 pour des bâtiments conçus pour en accueillir tout juste 3 000. Le 16 novembre 2001, le conseil de gouvernement luxembourgeois a pris la décision d'implanter une deuxième école européenne pour 2 700 élèves sur le territoire de la commune de Mamer. L'école a ensuite été scindée, un deuxième directeur nommé, les élèves répartis entre l'établissement fixe et le provisoire (ceux qui ont été désignés pour partir sont logés dans les pavillons), le site de Mamer a été choisi et même les lauréats du concours d'architecture ont été désignés. Mais aujourd'hui, c'est l'enlisement administratif. Personne ne veut se fixer sur un délai – la nouvelle école ne verra certainement pas le jour avant 2010. Le nouveau bâtiment se fait attendre. Le projet de loi est toujours en train d'être élaboré, tous les terrains ne sont pas encore acquis parce que « quelques propriétaires n'ont pas encore accepté à ce jour les conditions de prix, » comme vient de répondre le ministre des Travaux publics, Claude Wiseler, aux députés Anne Brasseur et Roger Negri. « Dans le cadre de sa politique visant à freiner l'explosion des prix des terrains, le gouvernement estime nécessaire de ne pas offrir des montants qui pourraient conduire à la spéculation et à une hausse générale des prix. » Une situation qui tourne au ridicule selon les parents d'élèves qui, dans leur bulletin de décembre 2004, citent le bourgmestre de Mamer, Gilles Roth déclarant que le terrain constructible y vaut quelque 60 000 euros par are. La terre arable en vaudrait par contre 15 000, soit le prix proposé aux propriétaires par l'État. Sachant que ces terrains arables seraient reclassés pour pouvoir y construire la nouvelle école, les propriétaires refuseraient le marché. Et la commune n'aurait pas l'air de vouloir se presser pour exproprier. Or, ces déclarations sont loin de favoriser l'évolution du dossier. D'abord, les agriculteurs du Grand-Duché seraient ravis d'entendre que leurs terrains labourés valent autant, ensuite la question se pose si l'État n'est pas déjà en mesure de construire un bâtiment sur le terrain qu'il a déjà acquis – puisque d'autres propriétaires ont cédé, le prix proposé n'a pas semblé dérisoire pour tout le monde. Une question de principe : est-ce que l'État peut offrir plus d'argent aux tenaces alors que ceux qui ont trouvé un arrangement plus tôt se sont faits avoir ? En tout cas, l'État pourra toujours faire nommer un expert par le tribunal, chargé d'évaluer le prix réel du terrain en fonction de sa classification. Le dernier recours est l'expropriation. L'État aurait intérêt à ne pas traîner des pieds s'il compte insister sur le site de Mamer pour y construire l'école. Car cette situation de blocage arrange surtout les parents qui n'ont jamais été ravis du choix du site de Mamer. D'abord, ils auraient aimé avoir une école située plus près de leur lieu de travail – le Kirchberg pour la plupart. Ensuite, ils ne sont pas d'accord avec le mode de séparation verticale des élèves entre les deux établissements. Le Conseil supérieur, l'organe de décision des Écoles européennes, a décidé de regrouper à Mamer les sections et groupes linguistiques danois, grecs, italiens, tchèques, hongrois, slovaques, slovènes, maltais et chypriotes. Les sections germanophones, anglophones et francophones sont réparties sur les deux établissements. Les parents contestent cette décision « purement administrative », prise par des « technocrates », un organe où ils ne sont pas représentés. Certains médisent que cette répartition leur a été imposée juste pour créer un poste de directeur pour Paul Schiltz et une deuxième administration. Car ils ont toujours insisté sur l'idée de séparer les élèves de manière horizontale : les petits au Kirchberg et les grands à Mamer pour éviter de devoir faire le trajet à Mamer en voiture. Les élèves du lycée pourraient alors prendre les transports publics tandis que les enfants de la maternelle et de l'enseignement primaire pourraient  être amenés au Kirchberg par leurs parents. D'autres n'apprécient guère la manière « soviétique » de la direction de communiquer avec les parents. Des phrases comme : « Certaines actions prônant l'idée que toutes ces décisions ne seraient pas définitives et pourraient encore être changées, nous semblent être inutiles et contreproductives » (courrier de la direction du 23 avril 2004), ont effectivement l'air peu diplomatique. D'autant plus que la contribution financière des parents ne cesse d'augmenter : elle est de 10 000 euros par année scolaire pour ceux qui ne travaillent pas pour les Communautés européennes. Wort Online (2 mars 2004) cite dans ce contexte le directeur de Luxembourg I, Harald Feix, estimant que ces tarifs pourraient continuer à augmenter de dix pour cent par an jusqu'en 2007. Car après l'élargissement, l'Union comptera bientôt quatorze Écoles européennes, soit quatre nouvelles (Bruxelles et Luxembourg sont en projet), alors que la Commission n'a pas l'intention d'augmenter son budget. Une réunion entre parents d'élèves et la ministre de l'Éducation nationale, Mady Delvaux, a eu lieu en novembre 2004. À cette occasion, les représentants des parents ont réitéré leur demande de répartir les élèves selon leur âge sur les deux établissements. Lors de cette entrevue, la ministre aurait déclaré vouloir attendre pour voir si la discussion autour de Mamer s'avère superflue ou pas (« she said she'd rather wait to see whether the whole Mamer discussion turns out to be superfluous » ¬– bulletin des parents d'élèves de décembre 2004). Une formidable cacophonie donc de la part des autorités, qui remet en cause tout le projet de Luxembourg II. Entre-temps, le directeur Paul Schiltz est dans une situation fort désagréable, car il sert surtout de paratonnerre. Ses élèves sont logés dans des conditions inacceptables, il lui manque le budget pour refaire les pavillons et lorsqu'il demande à voir des certificats de conformité de la sécurité des locaux provisoires, aucune autorité ne se dit être compétente. S'y ajoute l'incertitude ambiante sur la construction de Luxembourg II qui échauffe les esprits. Dans un courrier de détresse adressé aux ministres de l'Éducation nationale, des Travaux publics, des Affaires étrangères et des Finances en octobre 2004, le directeur explique l'urgence de recevoir une réponse définitive, car : « La pression exercée (…) devient de plus en plus grande et harcelante parce que les services du ministère des Finances, chargés d'acquérir les terrains à Mamer, ne ‘feraient pas de progrès' ». Des pétitions ont été adressées à la Chambre des députés, les parents d'élèves viennent de manifester publiquement et sont en train de tirer toutes les ficelles pour obtenir gain de cause. Schiltz essaie de tempérer et de temporiser. La population luxembourgeoise comprend souvent mal cette agitation, elle-même habituée à envoyer ses enfants en classe dans des containers, familiarisée avec les lenteurs administratives et les lourdeurs politiques. Une belle illustration est un courrier des lecteurs de mars 2004 signé Patrick Gengler, en réaction au refus des parents européens de faire le trajet jusqu'à Mamer pour y emmener leurs enfants : « Vous devriez être reconnaissants d'avoir le privilège de pouvoir envoyer vos enfants à l'École européenne. Car beaucoup de parents qui ne sont pas embauchés par les institutions européennes et qui souhaiteraient offrir une autre éducation à leurs enfants, n'ont pas la chance de trouver des places dans l'enseignement privé. (…) Beaucoup de parents seraient heureux d'avoir votre privilège et accepteraient volontiers quelques inconvénients comme le site de l'école. » Il n'empêche que l'engagement et la mobilisation des parents européens pourrait aussi servir d'exemple de résistance aux Luxembourgeois.

 

 

anne heniqui
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