À propos Rockhal

Tout vient à point pour qui sait attendre

d'Lëtzebuerger Land vom 11.09.2003

Providence ou coïncidence, toujours est-il que Sir Paul McCartney et Sir Elton John ont largement contribué, parmi d'autres rockeurs illustres des dernières cinq décennies, à l'animation d'un concert pop-rock à l'occasion du cinquantenaire de l'accession au trône de la Reine d'Angleterre et ce sur le parvis du Buckingham Palace. Ce fût en juin 2002, c'est-à-dire pendant les travaux d'élaboration du projet de loi relatif à la construction d'un Centre de musiques amplifiées (CMA) à Luxembourg.

Le Parlement luxembourgeois a voté au printemps 2003 la loi relative à la construction du CMA sur la friche industrielle de Belval-Ouest à Esch-sur-Alzette. La musique amplifiée, appelée autrefois «rock ou pop avec tous les dérivés qu'elle connaît», serait-t-elle devenue sociable, présentable et acceptée, faisant désormais partie intégrante de la culture? En Angleterre, à Luxembourg et ailleurs dans le monde?

Conformément au programme de gouvernement issu de l'accord de coalition conclu entre les partis politiques actuellement au pouvoir, les instances publiques ont donc élaboré «un concept d'ensemble pour la mise en valeur des hauts-fourneaux à Esch/Belval tenant compte du projet déjà voté d'un espace de musique pour les jeunes à l'intérieur de la halle des soufflantes» et ont examiné «la création de salles de répétition pour jeunes musiciens».

Dans son rapport du 6 février 2003, la commission des Travaux publics de la Chambre des Députés a défini le CMA comme «un lieu de spectacles, de pratique artistique, de répétition, de création, un lieu de rencontre, d'information, d'échanges et de réflexion, un espace d'expérimentation et d'encouragement à l'initiative». Autant d'objectifs pour «enfin disposer d'un endroit culturel de qualité et de haut niveau». 

Afin de répondre aux objectifs énoncés, l'ampleur du projet voté dépasse de loin le projet de la salle de musique «pour Jeunes», voté le 2 juin 1999 par le précédent parlement, soit quelques jours avant les élections législatives.

Les jeunes et le public intéressé ne peuvent que féliciter et remercier les décideurs politiques qui ont eu le courage, surtout à un moment où la situation des finances publiques serait moins favorable et les marges de manoeuvre de la politique budgétaire se seraient considérablement rétrécies, de lancer ce projet unique et prometteur.

Pour permettre aux jeunes de «manifester leur propre identité culturelle», pour reprendre une expression du Conseil d'État dans son avis relatif au projet de loi, le programme de construction arrêté par le maître d'ouvrage (le Fonds Belval) prévoit une grande salle de spectacle (4000 places), une petite salle de spectacles (500 places), un centre de ressources offrant six salles de répétition et ateliers spécialement destinés à la pratique de la musique amplifiée, un studio d'enregistrement, une salle de danse et une salle multimédia. Sans oublier le parking souterrain, le bar et les facilités pour accueillir les artistes: loges, bureaux, catering etc. Le tout agencé sur une surface de presque 14000 mètres carrés sans compter les alentours. Quelle chance pour accélérer l'émergence d'une scène nationale des musiques amplifiées! Quel défi pour développer un nouveau secteur économique et culturel!

 

Des missions nombreuses, vastes et variées

Une lecture parallèle de la loi précitée et du projet de loi portant création d'un établissement public nommé «Centre de musiques amplifiées» déposé à la Chambre des Députés le 11 mars 2003 (document parlementaire n°5103) laisse présager un projet d'une ampleur considérable dans le paysage culturel luxembourgeois.

Les missions attribuées au CMA sont très vastes et variées. D'abord, la diffusion de concerts et d'autres spectacles, que ce soit avec des artistes de renommée internationale ou alors des manifestations musicales ou interdisciplinaires visant des publics-cibles diversifiés. Ensuite, la production, en favorisant par la mise à disposition d'une infrastructure adaptée et d'outils techniques à la pointe du progrès le processus de création et d'émergence de modes d'expression artistique et musicale inédits. Par ailleurs, la répétition et donc la mise à disposition d'une infrastructure destinée à encourager les musiciens et autres acteurs culturels à se former et à progresser. 

Parallèlement, l'encadrement. en proposant des réponses adaptées aux besoins d'information et d'orientation, voire même de coaching des groupes et artistes individuels. Finalement, la formation jouera un rôle important pour développer et encourager la professionnalisation des musiciens luxembourgeois et des métiers connexes qui émergeront à travers les activités proposées au futur centre.

Selon les souhaits des responsables du ministère de la Culture exprimés à l'occasion du premier coup de pelle en date du 21 juillet 2003, le centre ouvrira ses portes au cours de l'année 2005 pour la Fête de la Musique qui a lieu traditionnellement le 21 juin. À noter au passage que le Luxembourg pourrait de nouveau avoir le privilège de s'afficher «Capitale européenne de la Culture» en 2007 et disposerait donc en temps utile d'un espace culturel complémentaire à côté de la Coque et de la salle de concerts philharmoniques à Luxembourg-Kirchberg.

Il n'est donc pas trop tard pour se faire des idées sur la gestion du futur CMA. Le choix pour la création d'un l'établissement public comme structure de gestion est dans l'air du temps. Les auteurs du projet de loi numéro 5103 mettent en avant les arguments et avantages de ce mode de fonctionnement: personnalité juridique distincte conférant un degré élevé d'autonomie de gestion, octroi d'un budget détaché du budget général de l'État permettant la mise en place d'une comptabilité dite «commerciale», le tout sous réserve d'un contrôle étatique a posteriori et, last but not least, un large pouvoir de décision et une grande capacité d'action dans ses relations avec les tiers.

Reste à savoir quels seront les objectifs financiers à atteindre par le futur gestionnaire du centre: offrir un service public moyennant garantie de la part de l'État pour financer les déficits réalisés (Fehlbedarfsfinanzierung) ou entreprise privée condamnée à se fier à son esprit d'entrepreneur pour assurer la rentabilité du projet tout en assumant le risque commercial?

Selon les auteurs du projet de loi, l'établissement public sera en place bien avant l'achèvement des travaux de construction du centre. Il est donc souhaitable que la loi soit votée très rapidement pour permettre une mise en place rapide dudit établissement. Cette préfiguration, qui se situerait en amont des activités de l'établissement public, concerne l'accompagnement du processus de construction, la mise en place de la future structure de gestion administrative et financière, la conception de la programmation artistique et musicale ainsi que l'intégration du projet dans le concept Belval-Ouest. La question qui se pose est de savoir sous quelle forme l'État entend mettre en place cette préfiguration pour lui conférer une légitimité et un mandat pour démarrer ses travaux qui seront déterminants pour les années à venir.

 

Moins de 400 jours

En tout état de cause et indépendamment des questions organisationnelles, il y a du pain sur la planche. Le premier événement étant prévu en juin 2005, il reste un peu moins de 400 jours ouvrables pour mettre en place ce projet de taille. À en croire le nombre élevé d'événements et de concerts qui pourraient être programmés au CMA (voir le site www.rockhal.net) et considérant les nombreuses missions retenues dans l'exposé des motifs de la loi portant création de l'établissement public, ce dernier devra disposer de ressources humaines à la hauteur de sa tâche, aussi bien en nombre qu'en qualité. 

Ainsi, le futur CMA pourrait facilement générer, à moyen terme, trente à quarante emplois dans des domaines d'activité et professions diverses: programmation culturelle et promotion artistique, event management, gestion, marketing, services techniques etc. Il faut espérer que la dotation en personnel de l'établissement public ira de pair avec l'ampleur du programme architectural et que la vie culturelle qui y sera déployée soit digne du volume des dépenses engagées pour la construction du complexe.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger l'effet de levier sur les entreprises externes agissant dans les secteurs connexes au spectacle: organisation de concerts, billetterie, services techniques spécialisés, sécurité, catering, intermittents du spectacle etc. Et il faut se poser la question s'il n'y a pas de place dans ce cadre pour lancer des projets dans le secteur émergent de l'économie sociale.

Le plus grand défi, qui représente peut-être la clé de voûte du projet, ne consiste-il pas à essayer de concilier les intérêts, parfois très divergents, des parties intéressées tributaires de leurs sensibilités politiques, culturelles et commerciales: ministère de la Culture, Ville d'Esch-sur-Alzette, les villes et communes limitrophes, la société de développement des friches Agora, les organisateurs de concerts et promoteurs culturels publics et privés, les associations représentatives des intérêts des musiciens et d'autres acteurs culturels, les gestionnaires publics et privés de salles de spectacles, y compris ceux bénéficiant de subventions ou de conventions de la part de l'État, des communes ou, le cas échéant, de fonds européens. Et, il ne faut pas oublier les professionnels du spectacle opérant dans la Grande Région, voire au-delà.

En guise de conclusion, ne faut-il pas aborder la question de la dénomination de cet espace culturel à créer. Il est invraisemblable que le grand public fera sienne la dénomination officielle. Au contraire, il est fort probable, et ce serait naturel après un usage ininterrompu depuis 25 ans, que le centre restera la Rockhal dans le langage populaire.

Mais, ne conviendrait-il pas, vue l'ampleur du projet et les retombées culturelles et économiques attendues, de choisir une enseigne commerciale qui fasse le pont entre les activités sidérurgiques déployées autrefois sur ce site historique et l'offre diversifiée de spectacles qui y seront proposés à l'avenir, tout en tenant compte de la société multiculturelle vivant au Luxembourg et à proximité dans la Grande Région? En fin de compte et pour reprendre une définition proposée par le Petit Robert, le centre des musiques amplifiées ne sera-t-il pas un creuset, un lieu ou différentes choses se mêlent, se fondent?

 

L'auteur est acteur et observateur de la scène pop-rock luxembourgeoise depuis vingt ans, co-initiateur et membre fondateur de l'association Backline!

 

 

 

 

Tom Bellion
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