Rockhal

Musiques (sous-)amplifiées

d'Lëtzebuerger Land du 09.09.2004

Entre les deux sites Internet www.rockhal.com et www.rockhall.com, il n'y a qu'un innocent «l» qui les distingue. Et pourtant: l'un retrace et expose, dans une des plus nobles infrastructures rappelant le type d'architecture du Musée du Louvre à Paris ou du Mudam à Luxembourg (pas par hasard, car son architecte n'est autre qu'I.M. Pei), l'histoire et l'héritage de la Culture «rock» aux États-Unis (et au-delà) depuis le début du XXe siècle ; et ce n'est fichtrement pas rien. L'autre nous présente le projet d'un Centre de musiques amplifiées (CMA) à Esch/Belval qui sur d'interminables parties de ping-pong politiques a enfin vu le jour grâce au dur labeur de l'asbl backline!, entre autres. Première concrète et réelle manifestation d'une volonté gouvernementale à attribuer enfin - au XXIe siècle - sa «juste» valeur au domaine du Rock au Luxembourg. Le CMA devrait ouvrir ses portes le 19 juin prochain. Compte tenu de cette remarquable avancée dans le domaine des musiques dites encore très récemment «pour jeunes», les choses, certes, semble enfin bouger mais bougent-elles comme elles le devraient?

La reconnaissance du «Rock» dans le domaine public À titre indicatif, relevons une intéressante observation faite lors d'un approfondissement des derniers rapports d'activités du ministère de la Culture luxembourgeois: malgré que ce dernier, dans son bulletin n°13 étaye, dans l'article présentant le CMA, une définition retenue par Marc Touche (CNRS) en 1990 visant à cerner de manière concise les genres de musiques amplifiées - «.. tous révèlent les dérivés de la culture rock» -, ce même ministère semble en faire abstraction dans ses derniers rapports d'activités. Car si nous retenons l'hypothèse que les «musiques actuelles» correspondent bien aux «musiques amplifiées» alors il paraît étonnant de constater qu'à la déclaration gouvernementale du 12 août 1999, le ministère de la période législative échue a répondu dans ses états de la mise en oeuvre de 2001, respectivement de 2002 et 2003, par l'insertion entre autres de deux réputés acteurs culturels oeuvrant cependant dans le domaine des musiques dites «contemporaines». Cette déclaration prévoyait que «le Gouvernement encouragera de nouvelles initiatives pour les musiques actuelles». Ainsi, l'impression est donnée, sauf interprétation erronée, que le législateur entendait faire appartenir à la famille des musiques amplifiées, les musiques contemporaines qui, elles, ne dérivent pas de la culture rock. Il n'est ici aucunement question de querelles de famille car une culture qui se veut riche est une culture qui comprend que sa force ne pourra se construire que sur la reconnaissance (claire) et la promotion (active) de toutes ses diversités la constituant. La représentation des musiques dites amplifiées, dans la plus haute des instances de la culture au Luxembourg, donne l'impression d'être légèrement «sous-amplifiée». L'accueil officiel de cette «nouvelle» expression artistique dans le sanctuaire culturel luxembourgeois se traduit de façon burlesque, plutôt comme le petit coup de gratte sèche raté dans la «gamme» de la musique dodécaphonique... Le doute sur le bénéfice des mesures en faveur des musiques amplifiées pourrait subsister.

Le manque d'informations statistiques Il n'est pas nouveau que quiconque voulant essayer d'analyser plus en profondeur et de manière qualitative et quantitative les pratiques musicales en amateur constatera qu'à l'heure actuelle, des informations, statistiques ou autres données sont quasi inexistantes, extrêmement parcellaires, non accessibles ou bien la représentativité de ces informations n'est pas tout à fait garantie. Ce n'est qu'en fouillant le world wide web au peigne fin en croisant, comme critères de recherche, une multitude de mots ciblés, qu'on aura pu tomber ici et là sur quelques informations ou autres données. Selon une étude extensive sur les pratiques culturelles réalisée par le Ceps/Instead en 1999 (pour le ministère de la Culture), ils seraient à neuf pour cent de la population résidente au Luxembourg à avoir joué d'un instrument de musique les douze derniers mois - ce qui en fait la deuxième pratique artistique la plus répandue, derrière celle qui consiste «à filmer avec un caméscope (12,7 pour cent). En outre, la musique au Luxembourg est «majoritairement pratiquée de manière individuelle». À titre indicatif, cette même pratique a intéressé treize pour cent de la population en France en 1997. Même si les années ne correspondent pas, cette pratique ne tend certainement pas à changer profondément endéans deux ans. Ce seraient donc approximativement 40000 personnes au Luxembourg qui auraient, en 1999, pratiqué la musique (hors «chant» ; il resterait à vérifier si les «musiques faites sur ordinateur» sont également comprises). À défaut d'informations statistiques plus poussées, l'hypothèse peut cependant être établie (sans pour autant pouvoir être prouvée pour l'instant) que le profil du musicien pratiquant est probablement celui du «jeune» : jeune étudiant, inactif ou ayant entamé la vie professionnelle. Et il sera probablement aussi, à défaut du contraire, en grande partie amateur-pratiquant de musique rock, jazz, pop, alternative, hardcore, emo, blues, folk, punk, électronique, dark/ gothic, ambiant, metal, hip hop... Même si les statistiques sur les pratiques musicales restent l'outil privilégié afin de cerner au mieux la relation du musicien amateur ou professionnel avec son instrument, la fréquentation de concerts, entre autres, peut également nous fournir une appréciation du dévouement de certains pour cette forme culturelle - bien qu'il ne doive pas forcément exister de relation directe entre «fréquentation de concerts de musique xy» et «pratique de musique xy». En 2002, une autre étude du Ceps/Instead pour le ministère de la Culture, celle-ci sur la participation aux concerts au Luxembourg, a dévoilé que ce sont 51,4 pour cent de la population des étudiants à Luxembourg qui ont visité un concert (tous genres confondus). Et en général, 45 pour cent des moins de 35 ans ont «consommé» un concert au cours des douze derniers mois. D'autres types de questions, notamment sur la fréquentation de concerts de groupes amateurs luxembourgeois, également fournies dans les rapports d'activités du ministère de la Culture, indiquent que des données existent et vont être probablement publiées ultérieurement. À part de premiers résultats d'autres enquêtes plus ponctuelles, aucune information fiable et poussée visant la pratique des musiques amplifiées n'a pu être trouvée.

Le manque de salles de répétition En terme d'infrastructures publi-ques pouvant permettre à la musique d'être pratiquée nous relevons à Luxembourg surtout l'existence d'écoles de musique, de trois conservatoires, de cours dispensées par l'Ugda (Union Grand-Duc Adolphe, qui est une fédération nationale de musique) et autres lieux. Bien que ces lieux comprennent également la notion de «pratique», tous resteront dévoués à l'enseignement et non à la répétition. La pratique dans le domaine des musiques dites amplifiées, cependant, est une pratique collective reposant sur une très forte fonction socialisante, typique pour cette expression artistique, ne pouvant exister et marcher que dans des lieux de répétition dédiés à ce phénomène culturel. Or, la situation des salles de répétition pour jeunes musiciens du domaine des musiques amplifiées est loin d'être belle. Et elle est loin d'être facile. Cette situation n'est pas belle car si le Luxembourg va disposer en 2005 de six salles de répétition de plus (au sein du CMA), l'année 2004 a connu la déplorable fermeture du complexe de salles de répétition Take One à Schifflange mettant à la rue, d'un coup, une douzaine de très bons groupes locaux de musiques amplifiées. En résumé, depuis l'ouverture des salles de répétition du centre culturel Kulturfabrik à Esch/Alzette il y a plus de cinq ans, le nombre des salles répondant aux critères appropriés de santé et de salubrité se sera peut-être amélioré, mais, globalement, la situation du nombre de salles avoisine celle connue vers 1998. De plus, l'évolution négative du nombre de salles de répétitions au sein du CMA, depuis les premières ébauches de son projet en 2000 jusqu'à son institutionnalisation en 2004, avait été ressentie par beaucoup de musiciens et artistes amateurs comme très frustrante. En effet, ce nombre avait spectaculairement chuté de treize à six. La situation des jeunes musiciens et groupes de musiques amplifiées est loin d'être facile car des projets ciblés, structurés et convergents de politiques culturelles publiques pouvant remédier aux problèmes marquant les musiques amplifiées au Luxembourg ne semblent apparaître à l'horizon. Le programme de coalition 2004 du nouveau gouvernement CSV/LSAP prévoit, entre autres, que «dans le cadre de sa politique d'animation culturelle régionale et décentralisée, le Gouvernement fera l'inventaire de toutes les infrastructures culturelles, locales et régionales actuellement en place ou en planification pour garantir une utilisation optimale des ressources et un financement adéquat. Une nouvelle loi portant création du service d'animation culturelle régionale et établissant un programme quinquennal de l'infrastructure culturelle régionale sera préparée.» Ceci représente une chance inouïe d'essayer d'intégrer des projets culturels régionaux pouvant contribuer à répondre, sur un plan national, aux problèmes liés au domaine des musiques amplifiées et en particulier aux salles de répétitions pour les groupes de musiques locaux. Et les moyens d'inspiration à l'établissement de politiques culturelles propres en direction de la pratique des musiques amplifiées ne manquent pas - pour s'inspirer, il suffirait d'aller visiter, par exemple, la bibliothèque virtuelle d'Irma (bureau des Informations et ressources pour les musiques actuelles) en France. Si l'opportunité qui se présente n'est pas saisie, les artistes et groupes musicaux actuels devront faire face à une nouvelle «aire glaciale» dans la problématique des salles de répétition. Quelques associations - backline!, Schalltot, Winged Skull - rassemblent à l'heure actuelle toutes leur forces afin de créer, ensemble, un projet de solutions. Mais il est certain que si la scène des musiques amplifiées se solidifie enfin, la mise en oeuvre de solutions, elle, ne saura se faire sans l'entente et l'aide du Gouvernement et des autorités territoriales, les communes. Ces dernières n'avaient malheureusement pas réagi positivement à une grande enquête menée par backline! en 2001 visant à déterminer la disponibilité de salles de répétition dans les communes. Pratiquement aucun questionnaire n'avait été retourné à backline!

Smells like teen spirit La salle de répétition est la «colle» sociale à l'identité culturelle du groupe autochtone de musiques amplifiées. La salle de répétition lie culturellement (et socialement) les individus d'un même groupe musical. Cette colle permet à la chimie du groupe de fonctionner et à la créativité d'éclore. La plus petite et la plus importante unité d'une scène (locale avant d'être nationale) des musiques amplifiées reste le groupe musical. Ne pas comprendre cette donne équivaut à remplacer cette colle par du solvant. Donner une chance aux groupes de musiques autochtones de se trouver et de développer leur potentiel artistique se traduit difficilement en ne leur offrant, comme support, que des lieux où la musique relève surtout de l'enseignement musical. L'épanouissement artistique du groupe de musiques amplifiées ne trouvera son salut qu'à travers une mise à disposition vitale d'espaces de répétition. Ces derniers sont une des clés de voûte à une réelle construction d'un répertoire luxembourgeois des musiques amplifiées. Une identité culturelle sans contenu est impensable. Vouloir soutenir et développer ce répertoire signifie d'abord reconnaître le mal qui le ronge. Si encore aujourd'hui la majeure partie des groupes musicaux locaux répète dans des caves, des garages, des greniers et autres lieux souvent néfaste à leur propre santé, ce n'est pas parce que les jeunes musiciens du domaine des musiques amplifiées auraient opté de leur plein gré pour cette solution ou bien parce qu'ils verraient là une façon, vu de manière ironique, d'afficher leur côté «underground». La raison est simple : c'est qu'ils n'ont pas d'autres choix ! Au-delà de constater que «la musique amplifiée n'est pas une question d'âge», il nous faudra peut-être comprendre que la Jeunesse «n'est pas une période de la vie. Elle est un état d'esprit, un effet de la volonté» et que de ce fait, la Jeunesse ne passe pas. «On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d'années. On devient vieux parce qu'on a déserté son idéal,» estime Samuel Ullmann. Ne faisons pas déserter prématurément à une partie importante de notre jeunesse cet idéal d'une expression artistique qui leur soit la leur, en leur faisant croire que nous les entendons... Sans pour autant les écouter.L'auteur s'exprime ici au nom du Collectif Schalltot (asbl), qui regroupe de jeunes musiciens et amateurs oeuvrant pour et dans l'intérêt des groupes et artistes locaux de la scène des musiques amplifiées au Luxembourg.

Sven Trigger
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