Entretien avec Lydie Polfer (DP) sur la surchauffe économique, les administrations débordées et les grands propriétaires fonciers

« Nous ne sommes ni gloutons ni égoïstes »

d'Lëtzebuerger Land vom 14.06.2019

d’Land : D’après une étude récente du Liser, onze familles et onze sociétés privées détiendraient ensemble 63 pour cent des terrains disponibles à Luxembourg-Ville. Ces grands propriétaires, les connaissez-vous ? Êtes-vous en négociations avec eux ?

Lydie Polfer : Bien-sûr que ces personnes sont très présentes dans le développement de plusieurs Plans d’aménagement particulier (PAP). Mais nous sommes tous confrontés à la même surchauffe économique. Sur tous les chantiers, vraiment tous les chantiers, privés comme publics, nous constatons que les prix s’envolent. Les entreprises de construction et les bureaux d’étude sont débordés, tout comme les administrations étatiques et communales. Un nombre limité d’acteurs doit préparer et traiter une quantité énorme de PAP. Beaucoup de critères doivent être pris en compte. Prise chacune pour elle-même, ces étapes intermédiaires font sens. Et ce n’est pas la faute à un parti précis. Ces lois ont été votées, et il faut les respecter désormais, même si cela entraîne des délais considérables. D’autre part, il nous manque le personnel pour avancer dans de bons délais. Ce n’est pas que nous voulions créer une administration hydrocéphale, mais même le meilleur fonctionnaire ne peut traiter qu’un nombre limité d’autorisations.

Je reviens à l’étude du Liser. La question qu’elle soulève, et de manière aigue pour la capitale, est la suivante : Dans une situation quasi-oligopolistique, les grands propriétaires fonciers n’ont-ils pas un intérêt objectif à limiter les ventes de terrains pour maintenir les prix à un niveau élevé ? D’après vous, un tel phénomène de rétention existe-t-il ? Ou les propriétaires font ils tout pour développer leurs réserves foncières ?

Je ne lis pas leurs pensées, mais en tout cas beaucoup voudraient avancer plus vite. Mais avant de parler des autres, regardons d’abord ce que nous faisons nous-mêmes. Prenez l’État, qui est le propriétaire d’une grande partie du plateau du Kirchberg : Réussit-il à y avancer plus rapidement ? Le Fonds du Kirchberg peut élaborer un PAP, mais nos procédures, qui sont celles d’un État de droit, prévoient que le PAP doit être affiché et que les riverains peuvent réclamer. Et c’est ce qui arrive, comme on l’a vu avec l’avenue Kennedy. Vous vous retrouvez donc avec des procès qui traînent en longueur, quoique je suppose que les tribunaux font ce qu’ils peuvent. Mais quand vous voyez le temps qu’il faut pour développer des terrains qui sont immédiatement constructibles, où le PAP est voté, je comprends que certains puissent hésiter à se lancer dans les procédures... Il ne suffit donc pas d’avoir la volonté, ni d’avoir l’argent pour qu’un projet se réalise. Encore faut-il compter avec les règles des procédures. Un autre exemple serait le PAP « Centre de Merl » où la ville est propriétaire. Le PAP a été voté en 2014 ; si tout va bien, les projets d’infrastructures pourraient débuter cette année.

Dans une interview récente sur RTL-Radio, vous avez comparé la situation actuelle au « grand bouleversement » déclenché par le démantèlement de la forteresse en 1867. Or, il me semble que ce parallèle historique ne tient pas vraiment debout. À la fin du XIXe, le doublement du périmètre constructible avait provoqué un krach immobilier.

Je voulais dire qu’au cours des 140 dernières années, cette ville a connu des mutations profondes. Aux temps de la forteresse, la ville vivait de la présence des militaires. À l’annonce de son démantèlement, les gens se demandaient donc de quoi ils allaient vivre. Ils avaient peur, réellement peur. Ensuite, les premières grandes décisions ont été prises : l’urbanisation du Plateau Bourbon, du Limpertsberg, du Belair… Je comprends les gens qui se plaignent des chantiers. Mais les infrastructures, mises en place aux moments de l’urbanisation de ces quartiers, doivent aujourd’hui être modernisées. Les canalisations que nous remplaçons avenue de la Liberté datent en partie de l’urbanisation du plateau, c’est-à-dire du début du XXe siècle. L’autre raison des chantiers, c’est la croissance : En dix ans, la Ville a gagné trente pour cent de résidents. Et puis, il y a le tram : il ne suffit pas de poser les rails, il faut aussi échanger l’entièreté des infrastructures sous-terraines.

On a l’impression que les manquements cumulés doivent maintenant être résolus d’un coup. Avez-vous réagi trop tard à la croissance ?

Ce ne sont pas des manquements. Prenez le tram : ce n’est que depuis 2006 qu’il existe un projet qui soit cohérent et soutenu par tous les grands partis politiques. Mais personne n’a un bâton magique, on ne vit pas dans un conte de fées. Il a fallu un long travail préparatoire jusqu’à ce qu’en 2014, le chantier ait pu commencer. Vous parlez de prévoyance. Or, justement à propos de prévisions : en rangeant mes paperasses, je suis récemment tombée sur le rapport Calot.

Qui date de la fin des années 1970… [Le rapport du démographe français, commandité par Gaston Thorn, prédisait « un grand affaiblissement démographique » au Luxembourg, ndlr].

Dat waren alles dichteg Léit, des personnes très compétentes, mais la Ville a connu une autre histoire. Le développement de notre place financière était exceptionnel de par son ampleur. Déjà en 1967, le Plan Vago prévoyait un périmètre d’agglomération pour 160 000 habitants. Au niveau de l’urbanisation, le Plan Joly a donné la direction. Dès 1991, tous les terrains constructibles étaient donc définis. Or, une grande partie de ces terrains se trouvent entre les mains de privés. Un PAG prévoit ce qui peut être développé, mais quand cela se fera, cette décision est entre les mains des maîtres d’ouvrage.

J’ai l’impression que c’est sans grand enthousiasme que vous défendez un projet comme le Ban de Gasperich. Vous rappelez ainsi souvent que ce n’est pas sous votre mandat que le « masterplan » a été voté, mais sous celui de Paul Helminger…

Ce n’est pas aujourd’hui, quinze ans plus tard, que je vais faire le procès de ce qui a été reclassé en 2004. Le Ban de Gasperich est là ; et il faut qu’il devienne aussi agréable et beau que possible. Ce qui compte maintenant, c’est le tram. En fait, on en aurait besoin dès aujourd’hui pour que le tout fonctionne au mieux au niveau de la mobilité.

La vision urbanistique du Ban de Gasperich était celle d’une « office town », avec quelques studios pour expats. Ce fut donc à l’origine une ville conçue contre Belval.

Vous voyez comment les réalités peuvent changer ! C’est vrai qu’à un moment, on craignait que Belval pourrait devenir… comment dire… pas exactement une concurrence. Aujourd’hui nous sommes contents que Belval se développe. Nous ne sommes ni gloutons ni égoïstes. Nous avons poussé pour imposer plus de logements au Ban de Gasperich. Et il faut dire que le promoteur nous a suivi. Heureusement que des fois la logique s’impose.

Dans quels contextes rencontrez-vous les grands promoteurs comme Giorgetti, Becca, Kuhn, Arend ?

Les projets sont d’abord traités dans les services techniques. Naturellement, s’ils arrivent à un point plus concret, où des décisions doivent être prises, on en discute ensemble. Lorsque j’ai commencé ma première vie de bourgmestre, le 1er janvier 1982, j’ai dû très vite décider de faire démolir une villa. Malgré une décision de fermeture de chantier, un propriétaire venait de construire en zone verte. Le dossier est passé par toutes les instances judiciaires. Cela m’a coûté trois ans avant de passer à la démolition de la villa. Mais depuis, tous savaient qu’ici, on ne construit que ce que le PAG permet de construire. Ce qui a calmé tout le monde. Les mêmes règles s’appliquent à tous. Vu l’impact financier de chaque mètre carré, il est primordial d’être absolument correct et transparent. Cela participe à cet État de droit qui fait que le Luxembourg soit si attractif.

Les terrains du Royal Hamilius sont entre les mains de la commune. Au lieu de les louer en emphytéose à Codic International (pour 102 millions d’euros), pourquoi la commune n’a-t-elle pas développé elle-même un projet ?

En 2008, nous avons organisé un concours et retenu le projet qui nous semblait le meilleur. Il y avait une demande primordiale : une grande surface avec des stores multiples. C’est qu’il n’y en avait plus aucune en Ville, le Monopol et le Rosenstiel ayant disparu. Si on avait développé nous même le projet, on aurait dû décider qui était le meilleur commercialement. Or, nous faisons beaucoup de choses, mais nous ne jouons pas aux commerçants…

D’un point de vue architectural, êtes-vous satisfaite du projet tel qu’il se présente actuellement ?

Encore une fois, c’était le projet qui, parmi tous les projets soumis, nous semblait le plus équilibré. Je rappelle qu’à part moi-même, en tant qu’échevine de l’urbanisme, aussi bien Paul Helminger que François Bausch ont siégé dans le jury. La Fnac et les Galeries Lafayette seront deux locomotives. Lorsque je leur ai présenté quelques faits sur le fonctionnement du pays et de la ville, les managers des grands magasins étaient stupéfaits par le formidable développement de notre capitale.

La Ville a accumulé près d’un milliard d’euros en réserves. Qu’allez-vous faire de cet argent ?

Nous allons financer les grands projets actuellement en planification, surtout le « Wunnquartier Stade », un projet de dix hectares, sur lesquels nous prévoyons des logements avec quelques commerces de proximité, par exemple une épicerie, une boulangerie ou un salon de coiffure. La commune va beaucoup développer elle-même. Ces terrains, nous allons certainement veiller à y réaliser une bonne mixité sociale, des logements sociaux mais aussi des logements à prix abordable.

Une urbanisation du Glacis ne semble par contre pas à l’ordre du jour ?

Non, rien de tel est prévu dans le PAG. C’est un des endroits où on peut encore organiser des fêtes dont une ville a besoin pour se développer en tant que communauté.

Mais la Schueberfouer ne dure que trois semaines ; durant les 49 autres semaines de l’année, le Glacis est dégradé en parking.

Regardez le Limpertsberg avec toutes ses anciennes maisons construites sans garages : pour ses habitants, le Glacis est une solution. Sans parler de tous les employés qui travaillent allée Scheffer. Et même avec le tram, on aura toujours besoin de ce terrain. Je pense ainsi aux bus touristiques qui stationnent encore autour de la « Gëlle Fra » sur la place de la Constitution qui sera réaménagée.

Vous faites quelques efforts pour la mobilité douce, mais dès il s’agit de prendre des mesures contre les voitures, vous semblez très réticente.

Nous faisons beaucoup pour améliorer la mobilité douce. Mais, ce n’est pas une solution pour tout le monde. Ainsi, les entreprises dépendent d’employés qui font jusqu’à cent kilomètres pour se rendre sur leur lieu de travail et qui, souvent, ne disposent pas de transports en commun satisfaisants. Alors, on ne peut dire : nous ne leur donnerons plus aucune possibilité. Ces gens ne peuvent être parachutées au-dessus de la ville. Il faut donc considérer les besoins dans leur totalité et chercher un meilleur équilibre. Même au niveau de la stratégie « Modu 2.0 », on se fixe l’objectif d’atteindre une part de transports en commun de 35 pour cent, ce qui laisse 65 pour cent aux voitures individuelles.

En créant 628 places de parking au Royal Hamilius et 268 stationnements supplémentaires sous le Knuelder, n’incitez-vous par les voitures à pousser jusqu’en plein centre-ville ?

Nous voulons que des gens habitent la Ville haute. Mais ces 3 472 personnes veulent, elles aussi, avoir la possibilité de se garer à proximité de leur habitation. Nous sommes une ville commerçante, le siège administratif et judiciaire : tout le monde ne peut venir à vélo. Tous les ans, le ministre des Transports publie les chiffres sur les nouvelles immatriculations ; tous les ans, un nouveau record. C’est la réalité, qu’on le veuille ou non, et il faut en tenir compte. Nous vivons, heureusement, encore dans une société libre, j’y tiens beaucoup. Mir kënnen d’Léit net ëmmer zu hirem Gléck zwéngen. Les systèmes qui ont tenté de le faire ont tous mal tourné.

Bernard Thomas
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