Les musées face au confinement

Cours à distance et expositions digitales

d'Lëtzebuerger Land du 03.04.2020

Un musée se définit comme un lieu ouvert au public, créé pour la conservation et la monstration de collections d’œuvres d’art, de biens culturels, historiques, scientifiques et techniques… À l’heure du confinement, on ne saurait quelle description leur donner, tant leurs initiatives pour trouver – ou retrouver – leur public, poussent à redéfinir leur fonction même. Pourtant, il n’y avait pas un millier de solutions, Internet en ligne de mire, les musées du monde ont ouvert virtuellement leurs portes aux trois milliards de personnes actuellement confinées.

Les Internets pour béquille

Le coronavirus a semé une crise sanitaire historique dans le monde entier, la situation est catastrophique et les conséquences sont globales dans tous les secteurs d’activités. Monde de réunion et de partage, la culture n’est évidemment pas épargnée. Pourtant, chaque jour des solutions émergent de la toile, à l’initiative de professionnel/les soucieux de conserver la stature et de remplir leurs missions coute que coute.

Si la musique ou le cinéma ont toujours eu pignon sur rue au sein du monde numérique (streaming), le livre y a sa place depuis un moment (eBook), et bien que plus en peine, le spectacle vivant s’y installe doucement (par la captation vidéo ou audio)… Mais si chacun de ces domaines sont menacés dans son essence, modifiant son contact avec le public, c’est le secteur de l’exposition qui pâtit le plus de la situation, inquiété par un repli sur soi de son public et forcé à mettre en place des alternatives numériques, parfois encore pubères.

Musées, galeries et salons d’art avaient vu arriver la saison sèche dès la confirmation des premiers cas de coronavirus. Avant même la fermeture des lieux public, les espaces d’exposition restaient ouverts, gel à l’entrée, « Wuhan shake » pour se saluer et jauges limitées, pourtant, rapidement, des décisions gouvernementales de tous les pays du monde, c’est la fermeture totale, rideau pour les lieux culturels de la planète. De là, une problématique enfle et oblige les acteurs culturels du secteur à se questionner sur comment leurs structures pourraient exister. Car il s’agit de survivre des pertes financières pour certains, mais pour tous, l’enjeu est de continuer à réunir son public, autour de contenus fidèles à la ligne artistique en présence, aussi convaincant qu’impactant dans cette ambiance morose.

Au Luxembourg

Aussi, depuis le 15 mars et la demande du ministère de la Culture adressée aux institutions culturelles luxembourgeoises de fermer leurs espaces pour contribuer à endiguer le Covid-19, certains ont redoublé d’efforts pour attirer le public sur leurs réseaux, explorant et expérimentant les possibles d’Internet. En effet, s’il est clair que cette crise sanitaire est un véritable cauchemar éveillé, elle amène au centre des débats de nombreux questionnements et outre ceux liés à l’écologie ou la mondialisation, c’est aussi le moment de repenser la « culture muséale ».

Le Mudam prenait déjà une direction avec dans l’idée de rendre disponibles ses ressources dans le temps et transmettre cette matière à son public. Dès le départ, le Musée d’art moderne a su qu’il fallait trouver des solutions pour exister pendant la crise sanitaire, comme nous l’explique Yves Hoffmann, le directeur de la communication du Mudam, « un musée n’est pas qu’un espace d’exposition, mais aussi un lieu de recherche, de réflexion et d’échange, un lieu où circulent et où sont conservées des idées et des émotions. Ceci permet de créer des contenus qui peuvent être accessibles à distance ». Dans ce sens, les équipes du Mudam travaillent à distance pour alimenter le site et les réseaux sociaux. De là s’est développé #Mudamfromhome, un programme de publications régulières en lien avec la programmation annulée ou du matériel d’archive, diffusé sur Facebook, Instagram, Twitter, Linkedin, « dans une certaine mesure nous étions donc prêts à affronter ce genre de situation ». Mais le gros point fort du Mudam dans ce contexte c’est le développement de nouveaux contenus : plusieurs ateliers pour enfants à refaire facilement à la maison ont été et seront mis en ligne, la Mudam Akademie annulée, sera remplacée par un blog alimenté régulièrement et la réalisation de vidéos avec visites guidées des expositions est planifiée – dans le respect des directives sanitaires –, « notre équipe en charge des activités pour le public est sur la brèche ». Un développement digital conséquent qui faisait déjà partie de la réflexion stratégique concernant l’avenir du musée et dorénavant au présent dans cette nécessité de musée à distance, où « La diffusion numérique est une réponse », précise Yves Hoffmann, pour ajouter, « nous sommes actuellement surtout dans l’action et elle ne dure que depuis deux semaines. L’analyse suivra après la crise ».

Autre exemple, allant plutôt a contrario, le Casino du Luxembourg explique une fermeture temporaire rapide, sans préparatifs, alors que l’équipe inaugurait deux semaines plus tôt les expositions de Sophie Jung, Rachel Maclean et Ben Wheele, « pour l’instant il s’agit plutôt de définir ce que nous annulons et jusque quand, tout en espérant ne pas rester fermé trop longtemps », explique Kevin Muhlen, directeur du Forum d’art contemporain. Pourtant, si aujourd’hui la situation n’est pas claire et qu’encore beaucoup de questions se posent avant de prendre des décisions plus poussées, le directeur précise que, « si effectivement la fermeture venait à se prolonger il faudrait repenser l’agenda de la programmation à venir dans son ensemble et reprogrammer les expositions en fonction d’un nouveau calendrier… Différents scénarios sont en cours d’étude ». Pour l’heure, le Casino a rebondi sur son contenu en ligne, et notamment le Casino Channel, qui regroupe toutes les interviews d’artistes et de commissaires d’expositions produits dans le cadre de ses expositions. « C’est une plateforme déjà bien visitée, mais en ce moment elle devient un véritable outil de travail pour garder une présence virtuelle et valoriser ce contenu », se réjouit Kevin Muhlen. Et dans cette idée, une matière importante a été et sera diffusée sur le net par le Casino, telles que des captations vidéo des conférences du cycle Arts, Médias et Société ; des œuvres vidéo de Ben Wheele – qui expose Deep, Dark, Dank en ce moment au Casino – accessibles en ligne avec lesquelles le Casino fera le relais des « méta-réflexions » de l’artiste, intéressé justement sur la diffusion et la réception de ses œuvres sur les plateformes telles que YouTube et le streaming hebdomadaire de 24 heures de la vidéo The Everted Capital (1971-4936)*, générée en temps réel par une intelligence artificielle (IA) dans l’exposition à l’IAC de Villeurbanne (également fermée), des artistes Fabien Giraud et Raphaël Siboni sur Facebook, pour lequel le Casino est associé et partenaire… « D’autres idées telles que des workshops en ligne, des actions artistiques, etc sont en cours d’élaboration pour les semaines à venir, de sorte à faire vivre les propos et concepts des expositions temporairement en veille », explique Kevin Muhlen.

Sur les réseaux sociaux, le Forum d’art a décidé d’accroître sa présence en mettant en place les Casino Casanier sur Facebook, « le médium par lequel les gens restent en contact direct avec le musée », explique Kalonji Tshinza, responsable notamment des réseaux sociaux. Sans outil de visite virtuelle des expositions, le Casino doit composer avec les ressources disponibles, « on va essayer tant bien que mal d’assurer une présence par le biais de photos ou de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux », ajoute Kalonji Tshinza. Et dans l’incertitude et l’imprévisible de la situation, Tshinza explique qu’un choix d’annulation était préférable à des solutions hasardeuses, « qui ne mettraient pas en valeur le travail des artistes ». Pourtant, une idée de « narration » des expositions a été évoquée, mais une autre difficulté vient du fait que les artistes sont découragés par la situation, « en parlant avec les artistes, ceux qu’on côtoie, on sent bien qu’ils n’ont pas trop la tête à créer sur le tas », raconte Kalonji Tshinza.

Ce temps de crise force ainsi à trouver de nouvelles idées et de se servir des plateformes en ligne pour d’autres choses qu’un simple relais d’informations, et une façon aussi d’envisager l’avenir. « Certaines initiatives pourront très bien trouver leur place dans l’activité ‘normale’ du Casino. Plutôt que d’investir cette énergie de manière temporaire soyons créatifs et repensons les habitudes et les formules », conclut le Kevin Muhlen.

Néanmoins, la grande initiative du moment, mise en place pendant et pour le confinement est signée par le MNHA (Musée national d’histoire et d’art) qui s’envole dans la visite virtuelle en trois dimensions et en fait profiter ses expositions et collections autant que celles du Musée Dräi Eechelen. Le projet n’a rien d’une révolution, bien au contraire, mais sa mise en application rapide pour combler au manque culturel durant le confinement est un exemple du genre, comme l’explique Gilles Zeimet, digital curator du service numérisation du MNHA : « Malgré l’annonce subite du gouvernement de fermeture globale des lieux publics, nous avons pu mettre en place la numérisation des expositions actuelles et les mettre à disposition du public ». Grâce à un modèle 3D du bâtiment déjà en leur possession, et un processus de travail à deux limitant le contact social, ce projet a pu être réalisé en un temps record, « Luc Schengen de la société In-visible s’est montré très flexible et en deux jours et demi, de l’idée au scan, nous avons pu mettre en place cet outil ». Un projet assez impressionnant qui résulte tout de même d’une politique de développement numérique assez forte de la part des musées de la ville depuis les deux dernières années, mais ce genre d’initiatives n’était pas prévue. « Faire venir les visiteurs au musée reste la base de notre mission, néanmoins nous avons pu disposer de cette technologie pour rendre notre musée publiquement accessible dans le virtuel », explique Gilles Zeimet. D’ailleurs, d’autres expositions vont être exploitées dans ce sens, comme l’exposition Wiele wat mir sinn (sur le droit de vote au Luxembourg) et récemment celle de la photographe Carla van de Puttelaar, « c’est la première fois que nous dévoilons une exposition inédite de façon virtuelle ». L’accès aux expositions est donc maximal, et aussi ludique que scientifique, « beaucoup de gens cherchent un autre divertissement que Netflix, le voilà… », se réjouit le curateur du MNHA.

Le défi de « l’après »

Dans cette situation irréelle, il est difficile actuellement d’imaginer l’avenir. Or, tôt ou tard, les musées seront obligés d’aller plus loin que ces initiatives louables certes, mais ressemblant fortement à des solutions pansements, mises en place pour panser les plaies d’un domaine qui s’égratigne de jour en jour. Comme le précise Kalonji Tshinza, « même si c’est trop tôt pour décliner une stratégie précise, pour moi ce n’est pas possible qu’on en reste là au long terme, sans mettre en place un plan B ». Une inquiétude légitime tempérée par Kevin Muhlen qui y voit l’angoisse de l’inconnu mais de grandes potentialités, « ce qui est certain c’est que les artistes se nourriront des changements et de nouvelles pensées et formes de création en ressortiront. Ce sera à nous de cerner et de rebondir sur ces enjeux nouveaux et de leur offrir la visibilité nécessaire. Notre défi sera de reconnaître ces nouveaux enjeux à temps ».

Proche de ces discours, Yves Hoffmann identifie le défi de « l’après » comme allant au-delà du musée, « il s’agira de comprendre ce qui vient de se passer et d’en tirer les leçons. Qu’est-ce qu’une situation comme celle-ci implique pour un musée et ses visiteurs ? Quand convient-il de lancer cette réflexion ? Immédiatement après l’épidémie, le désir de normalité sera bien trop fort pour ‘prolonger’ ce qui nous a été imposé pendant plusieurs semaines ». Et Gilles Zeimet d’acquiescer dans ce sens, en ajoutant une dimension plus intime, « cette crise va avoir des répercussions sur nos vies professionnelles et personnelles. En attendant d’en voir le bout, nous saluons les héros du secteur médical et essayons à notre manière de contribuer à l’effort ».

Dans l’immédiat, les musées se doivent de garder un œil sur l’évolution de la situation et se préparer plus à une fermeture prolongée qu’une réouverture prochaine.

Casino-luxembourg.lu ; Mudam.lu ; MNHA.lu

Godefroy Gordet
© 2020 d’Lëtzebuerger Land