Tristan et Iseut

Tristan qui n'émeut

d'Lëtzebuerger Land vom 25.07.2002

Luxembourg a permis à une nouvelle maison de production d'achever sa première phase de croissance. En effet Oniria Pictures, servie par Oniria Production et Oniria Distribution, installée à Luxembourg même, présente son premier long-métrage dans les festivals spécialisés : Tristan et Iseut, un film d'animation inspiré officiellement par la fameuse légende celtique, réalisé avec un budget de cinq millions d'euros et dont la sortie en salles est prévue pour le 7 août au Luxembourg. De plus, la société termine la réalisation et les ventes télévisuelles de trois séries animées pour enfants et son deuxième long-métrage Le roman de renard.

L'intention de la société est désormais d'étendre sa production en multipliant ses projets et de créer une cellule influente de distribution pour placer idéalement ses créations et finalement de se placer à l'échelle mondiale dans le secteur radieux du film d'animation pour enfants. Les succès du genre et la fin de la suprématie de Disney semblent pouvoir autoriser un futur florissant pour Oniria Pictures, qui souhaite prendre l'étoffe de sociétés surpuissantes comme Dreamworks, un modèle semble-t-il, et se construire une image forte et singulière autour de la défense de la culture européenne et d'une technique peu développée et peu coûteuse d'images de synthèse en trois dimensions, lissées pour un rendu dessin.

L'histoire de la société commence en 1989, lorsque Thierry Schiel, dessinateur et collaborateur des studios de Spielberg à Londres, décide de mener un projet autour de sa réécriture de Tristan et Iseut. Il s'associe à Sophia Kolokouri qui travaillait dans les studios Disney, pour présenter une maquette à d'éventuels investisseurs. En 1994, au Cartoon's festival de Berlin, leur pitching - un bout d'essai et une présentation - séduit un financier éloigné du milieu du cinéma, mais désireux de se risquer dans un domaine qu'il ne connaît pas, François David, un riche banquier belge. Tous les trois font naître Oniria Pictures, et depuis janvier 2000 des filiales en France et en Belgique, et forment le comité de direction du groupe.

Cependant leur premier film Tristan et Iseut souffre de son manque d'originalité face aux films du même type, de plus sortis précédemment. Le graphisme est donc basé sur une technique de surimpression de décors peints et fixes, et les personnages animés en images de synthèses avec un rendu rarement plus efficace que les animations 3D des jeux vidéos datés. Les visages et les membres anguleux, les raccords de perspectives ainsi que les touchés, donnent un très mauvais effet aux détails. 

Tristan court au début du film comme désarticulé et ne semble pas toucher l'herbe sur laquelle il court. La grosse ligne noire ajoutée aux visages et aux objets comme dans les derniers Disney, pour favoriser le lissage des images en trois dimensions qui sont « aplaties » pour retrouver l'aspect du dessin à la main, symbolise la petite trouvaille, cache-misère, utilisée pour éviter l'emploi trop coûteux de nombreux dessinateurs contre quelques graphistes informatiques. 

L'humour du film ne peut paraître que trop proche de celui déjà discutable de Shreck ou Kusco, l'empereur mégalo, insensible à celui des enfants. Le scénario, quant à lui retrouve la grande majorité des histoires pour grands publics, le résultat d'une triste confiance en un cahier des charges pour film rentable, éprouvé mille fois mais si fatigué.

Les choix artistiques de ce film semblent pourtant parfaitement assumées par son auteur et réalisateur Thierry Schiel, le président de la société Oniria Pictures, qui présente son film comme une réussite esthétique sur une histoire originale et jamais traitée. Par exemple à l'encontre de la légende, la fin heureuse est jugée plus intéressante et salutaire pour les enfants. Il est vrai que leur protection est un sujet important, mais alors le choix de la légende devient étrange puisqu'il s'agit toujours d'une représentation manichéenne dans un affrontement entre gentils et méchants qui nourrit les images déformées du monde dans l'imagination des enfants.

Enfin l'ajout dans un deuxième temps du personnage de Puck, un grand lapin bleu (?!?) qui tourne les situations en dérision, est présenté comme la touche démocratique pour augmenter l'intérêt d'un plus grand public. Ce personnage incarnant la conscience ou la destinée de l'histoire apporte le souffle moderne au film et étend ses « qualités » vers les jeunes adultes ou les parents.

Cependant lorsque, dans les débats, François David, le riche comptable, présente le groupe Oniria sous un aspect économique, il semble trop clairement détenir la véritable autorité décisionnelle et explique par sa vision du secteur cinématographique les choix faits pour le film. Son étrange constat que le film d'auteur ne parvient à la finalisation que d'un projet invivable et que les sociétés de production ne peuvent pas perdurer si elles ne satisfont pas un minimum de règles économiques et marketing, l'a poussé à construire primordialement Oniria sur des valeurs de réussite économique.

 

Elric Vanpouille
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