13 sociétés, 420 salariés

Hugo by Jan Stenbeck

d'Lëtzebuerger Land vom 29.08.2002

Le blues prime le goût musical de Jean-Claude Bintz depuis une semaine. Le patron de Tango, guitariste à ses heures perdues et unique Luxembourgeois dans l'équipe dirigeante de la nébuleuse suédoise Kinnevik/Invik, a perdu plus qu'un patron avec la mort de Jan Hugo Stenbeck, lundi 19 août. "Ça faisait treize ans que je le connaissais personnellement", raconte celui qui était son premier employé au Grand-Duché. "Certes il m'arrivait aussi de me faire engueuler, mais il restera dans ma mémoire comme quelqu'un de très humain, un mec avec un coeur immense."

Jan Stenbeck n'était en effet pas le modèle type d'un président de conseil d'administration, au contraire. Dans sa Suède natale, il a été celui qui avait fait exploser le monopole public à la fois des télécommunications et de la télévision. Et bien qu'il était issu d'une famille des plus respectables - et riches - du royaume, il n'a jamais tenu à faire partie de l'establishment local.

Au Luxembourg, l'empire de Stenbeck est représenté par treize sociétés comptant ensemble quelque 420 salariés. La plus connue est bien sûr Tango, l'opérateur GSM avec ses prolongations radio (Sunshine) et télévision (Tango TV). C'était la volonté de Stenbeck d'avoir outre un holding aussi une activité opérationnelle dans le mobile à Luxembourg. Autre nom de marque grand public, Tele2 est toujours le seul véritable concurrent des P[&]T dans le téléphone fixe des ménages. 

Le Grand-Duché était au-delà la tête de pont pour le développement international des activités de Stenbeck. Ses sociétés luxembourgeoises sont actives dans les centres d'appels (Transcom), les téléphones publics à cartes de crédit (3C), le clearing d'appels GSM internationaux (MACH) ou encore la finance. La Banque Invik est même une des très rares au Luxembourg a avoir obtenu un agrément bien qu'elle ne soit pas une filiale d'une autre banque. Côté holdings, on trouve au 75 de la route de Longwy à Bertrange aussi bien le siège de Millicom International Cellular (MIC), opérateur de téléphonie mobile dans les pays émergeants, que celui de Metro International, la société de tête d'un groupe de quinze quotidiens gratuits qui font des ravages dans le monde de la presse. 

Le lien de Stenbeck avec le Grand-Duché est toutefois plus profond, puisqu'il vivait depuis le début des années 90, quand il n'était pas en voyage d'affaires, dans une ferme entièrement restaurée à Bertrange. Le milliardaire, duquel n'existent que très peu de photos de presse, appréciait qu'il pouvait s'acheter incognito tous les matins son journal au centre commercial Concorde. En Suède, il était plutôt réputé pour ses fêtes. Il venait d'ailleurs du Luxembourg quand il s'est rendu à Paris pour faire soigner une infection, devenue violente faute de traitement, à l'hôpital américain de Neuilly, où il a succombé à une crise cardiaque. Il avait 59 ans. 

La première rencontre entre le magnat suédois et le Grand-Duché date du début des années 80. Stenbeck révait alors de briser le monopole de la télévision publique en Scandinavie. Il avait trouvé une licence à Londres. Ce qu'il lui fallait encore était un satellite pour diffuser sa chaîne. Stenbeck sera ainsi le premier investisseur privé à verser de l'argent au projet Coronet de Clay T. Whitehead. "Stenbeck était fasciné par ce projet", se rappelle Mario Hirsch, à l'époque collaborateur de Whitehead. Dans la Société européenne des satellites (SES) qui concrétisera finalement le projet, le Suédois sera le principal actionnaire privé avec une part de dix pour cent du capital. C'était sans doute son engagement qui a mis définitivement le projet Astra sur les rails. "C'était un personnage imposant, raconte un témoin. Avec sa stature de viking, il pouvait arriver peu avant une séance du conseil d'administration en jean et t-shirt pour disparaître aux toilettes et en ressortir en costard." 

La première chaîne de télévision de Stenbeck, TV3, sera lancée à Noël 1987 et diffusée par Astra 1A. C'est l'origine du groupe de médias Modern Times Group (MTG). Kinnevik quittera à la fois le satellite Astra (un peu faiblard sur la Scandinavie) et le capital de la SES début des années 90. Les satellites Sirius, sur lesquels sont diffusés aujourd'hui les chaînes MTG, ont entre-temps aussi rejoint (à 50 pour cent) la famille SES Global. 

Les relations que Jan Stenbeck a noué à l'époque ont continué à jouer. Corneille Brück et Raymond Kirsch (BCEE) ou encore Gaston Thorn siégent ainsi dans certains conseils de sociétés de Stenbeck. La Spuerkees est aussi la banque dépositaire des fonds d'investissement Modern Funds gérés par la Banque Invik et pour lesquels Radio Sunshine fait de la pub. Ce n'est de même sans doute pas un hasard que l'imprimerie Saint-Paul de Paul Zimmer, ancien fonctionnaire en charge du dossier SES, ait imprimé il y a quelques mois les premières éditions de la version parisienne de Metro.

Avant le renforcement de ses activités à Luxembourg à partir de 1989, les sociétés de Stenbeck étaient encore fortement ancrées en Suède. Il se trouvait depuis 1983 à la tête des deux principales sociétés familiales : le conglomérat Kinnevik, actif dans l'industrie du bois et du papier, et le holding financier Invik. S'il les a transformés en vingt ans en un empire des médias et télécommunications, ce n'était pas prévu d'avance.

À vingt ans, en 1963, Jan quittait en effet la Suède pour les États-Unis alors que son frère aîné Hugo accèdait à la direction de Kinnevik, groupe fondé en 1936 par leur père et les familles von Horn et Klingspor. Détenteur d'un MBA de Harvard, cadre de la banque d'affaires Morgan Stanley (où il aurait fréquenté Adnan Khashoggi), Jan Stenbeck marie en 1976 une Américaine avec laquelle il aura quatre enfants. L'année suivante, son frère Hugo décèdera suivi, neuf mois plus tard, par son père. Membre d'un comité de gestion de trois personnes, Jan, qui vit toujours à New York, reprend certaines responsabilités au sein du groupe familial. Sous son impulsion, Kinnevik lancera ainsi, en 1981, avec Comviq le premier réseau de téléphonie mobile commercial du monde. Lui même avait déjà créé aux États-Unis Millicom Inc. En 1983, après une lutte acharnée contre ses deux soeurs (dont Margaretha af Ugglas, future ministre des Affaires étrangères), il impose finalement son contrôle sur Kinnevik. La réputation de Jan Stenbeck comme un homme d'affaires habile mais au style dictatorial et impitoyable est au plus tard faite depuis. La manière dont il gère son groupe n'est pas faite pour la changer.

Bien qu'il existe un site Web ourgroup.lu, l'empire de Jan Stenbeck n'est pas un groupe traditionnel avec une maison-mère et des filiales. Le Suédois contrôlait avant tout le holding Invik [&] Co, duquel il détenait directement et indirectement 29 pour cent du capital et, surtout, 53 pour cent des droits de vote. Ce recours à des actions privilégiées est une constante dans les participations de Stenbeck. À travers Invik et ses propres parts, il détenait ainsi 57 pour cent des droits de vote de Kinnevik. Le tout était cadenassé par des participations croisées. 

Les autres sociétés du groupe étaient en principe créées à l'intérieur de Kinnevik avant de faire l'objet d'un spin-off, dans lequel le capital était transmis aux actionnaires de Kinnevik (et donc surtout à Stenbeck) avant de faire l'objet d'une introduction en Bourse. C'était le cas de Millicom, de Netcom/Tele2, de MTG (qui a donné naissance à Metro en 2000), de la Société européenne de communication (fusionnée depuis avec Tele2) ou encore de Transcom. De ce système sont nées sept sociétés cotées a priori indépendantes, mais toutes contrôlées en fin de compte par Jan Stenbeck, qui valent même après le crash des valeurs télécom toujours quelque quatre milliards d'euros. Stenbeck présidait les conseils d'administration. La gestion quotidienne était laissée à de fidèles lieutenants. Le patron exigeait leur loyauté et leur accordait sa confiance. S'ils le décevaient, il n'hésitait pas à les virer sur le champ, en direct devant les caméras de télévision si nécessaire. 

Avec la mort de Jan Stenbeck, la survie de ces entités, dont il était seul à connaître l'ensemble des ramifications, en tant que groupe est remise en cause. "Il passait son temps au téléphone avec les dirigeants de ses sociétés, explique Jean-Claude Bintz. Il était au courant du moindre détail." Alors que ses enfants sont encore jeunes - sa fille aînée Cristina a 24 ans - Jan Stenbeck n'a pas eu un, mais toute une série de successeurs à la tête de ses sociétés, la semaine dernière. « Aucun de nous n'est aussi malin qu'il ne l'était », expliquait un de ses lieutenants au FT. Plutôt que d'être dirigées en définitive par un seul homme, ces sociétés le seront dorénavant de manière plus classique à travers des conseils d'administration qui feront plus qu'approuver les décisions du patron. Les rencontres semestrielles, souvent à Luxembourg, entre les dirigeants des différentes sociétés seront toutefois maintenues.

Pour le site de Luxembourg, la disparition de Jan Stenbeck, le patron d'à côté, n'est à coup sûr pas une bonne nouvelle. Il avait après tout, lors d'un banquet à Vianden, suivi l'exemple de John F. Kennedy pour déclarer : "Ech sin e Lëtzebuerger." Jean-Claude Bintz n'aura plus de coup de téléphone du patron parce que Radio Sunshine n'est pas branchée chez tel disquaire de Luxembourg-ville. Le choix du Grand-Duché comme laboratoire grandeur nature pour certaines innovations pourrait toutefois devenir moins naturel au sein de Tele2 AB. 

L'élément le plus faible du groupe semble être Millicom (MIC). Croulant sous le poids de ses dettes, réduite à un niveau de junk bonds, l'opérateur de téléphonie mobile essaie notamment depuis un certain temps de faire voler de ses propres ailes sa filiale luxembourgeoise MACH. 

"La vie continue", déclaraient plusieurs proches de Stenbeck et même une ministre suédoise après la disparition du magnat toutefois seulement pour ajouter tout de suite : "Mais ce sera beaucoup moins amusant."

Jean-Lou Siweck
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