Segment des start-ups en pleine expansion

Les couples en affaires

d'Lëtzebuerger Land du 06.09.2013

Lorsque l’on songe à l’entrepreneuriat, on ne peut s’empêcher de penser à une certaine catégorie de personnes un peu spéciales qui, à elles seules, parviennent à saisir les occasions du marché et à créer leur propre entreprise. S’il est vrai qu’on peut aisément trouver des entrepreneurs « solo » au sein de cette grande communauté, il faut également savoir que nombre de ces entreprises fonctionnent sur le principe de ce qu’on pourrait appeler le « co-preneuriat » (une situation dans laquelle deux partenaires vivant sous le même toit, de sexe opposé ou de même sexe, lancent ensemble une entreprise). Le rôle et le caractère bien distinct de ces co-preneurs ont été abordés pour la première fois par Kathy Marshack, en 1998, dans son ouvrage intitulé Entrepreneurial Couples : Making it Work at Work and at Home. Par ailleurs, certains rapports de recherche britanniques et américains indiquent que les entreprises détenues par des couples sont le segment qui présente la croissance la plus rapide au niveau des petites entreprises, celles-ci constituant près d’un tiers de l’ensemble des start-ups. Et pourtant, à en croire de nombreux commentaires, ces formes de co-preneuriat romancées sont néfastes pour les décisions éco­nomiques liées aux possibilités de négociation du travail commercial du couple.

Historiquement, cette pratique ancestrale du travail en couple s’expliquait au niveau des activités professionnelles qui contraignaient l’un des conjoints à suivre la vocation de l’autre (dans l’agriculture ou en tant que maître de maison, par exemple). En outre, dans certains contextes professionnels, les conjoints jouent un rôle social de poids par le soutien qu’ils apportent à leur partenaire gérant d’une entreprise. Les petites entreprises sont un autre exemple de ces contextes professionnels qui requièrent souvent l’implication formelle ou informelle du conjoint du propriétaire de l’entreprise. C’est ce dont faisait état une enquête des ménages sur l’entrepreneuriat menée par Small Business Service (SBS) en 2005 en Grande-Bretagne. Ainsi, dans une étude menée auprès de personnes catégorisées en tant qu’indépendants ou propriétaires d’entreprises (SBS, 2006:7), 26 pour cent des répondants avaient indiqué que leur partenaire ou conjoint travaillait avec eux. Diverses études faisant le lien entre l’entrepreneuriat, l’activité des petites entreprises et les ménages ont relevé le soutien apporté par les membres de la famille aux start-ups, mais il a fallu attendre 2003 avant qu’une « perspective de l’entrepreneuriat intégrant la famille » soit élaborée (Aldrich et Cliff, 2003). Cette mise en contexte est importante pour bien concevoir à quel point l’entrepreneuriat est intégré dans les processus familiaux, et met en lumière le fait que les individus ou familles (et ménages) impliqués dans l’entrepreneuriat ont des situations de vie plus étendues, étant donné qu’ils doivent aussi prendre des décisions relatives à l’entreprise. Il est également essentiel de tenir compte du lien entre les familles et le développement d’une entreprise, étant donné que nombre d’empires industriels ont été bâtis à partir de petits arrangements personnalisés en famille ou entre amis (Granovetter, 1985). Cela démontre que les ménages ou familles représentent un terrain fertile pour les start-ups.

Le co-preneuriat est donc une forme distincte de travail, qui pourrait sembler n’être qu’une nouvelle étiquette apposée sur d’anciennes pratiques. Il convient néanmoins de noter quelques aspects supplémentaires, caractéristiques du co-preneuriat contemporain : Tout d’abord, le co-preneuriat caractérise les partenaires qui vivent ensemble, qui partagent la propriété, la responsabilité et l’engagement vis-à-vis d’une petite entreprise et qui intègrent ces éléments dans leur vie de couple. En plus de partager la responsabilité et l’engagement vis-à-vis de cette entreprise en termes de risque, de propriété et de gestion, un autre aspect notable est que le co-preneuriat se caractérise aussi par l’alignement de son travail, de ses aptitudes et de ses intérêts créatifs sur ceux de son partenaire. En ce sens, les couples en affaires gèrent non seulement leur vie ensemble, mais aussi les risques de l’entreprise. Troisièmement, le co-preneuriat s’articule autour du « travail commercial » du ménage, à travers lequel les couples évaluent dans quelle mesure leurs aptitudes ou domaines d’expertise, une fois combinés, ont une valeur productive, marchande ou commerciale pouvant être investie dans une entreprise. Quatrièmement, le co-preneuriat génère également l’apparition de nouveaux arrangements sociaux ou organisationnels visant à faciliter le fonctionnement de l’entreprise. Enfin, les formes de travail propres au co-preneuriat se distinguent des autres formes de travail en ce sens que (habituellement), les couples partagent (ou ont partagé) des relations intimes.

Aujourd’hui, comme par le passé, le co-preneuriat naît du besoin, du chômage ; il résulte d’obligations familiales ou de la volonté d’aider son conjoint dans son activité professionnelle, particulièrement pendant les périodes de récession économique. Dans le même temps toutefois, on évolue vers un entrepreneuriat domestique ou basé à la maison, résultant des choix professionnels faits par les hommes et les femmes, influencés par leur envie de passer plus de temps avec leur partenaire ou leur famille et de partager des idées créatives ou productives. De nombreux sites web offrent donc des conseils et du soutien aux couples qui travaillent ensemble (www.creativecouples.net ; www.copreneursociety.org ; www.sleepingwithyourbusinesspartner.com ; www.startups.co.uk ; www.couples-in-business-togther.meetup.com/). Certains soulignent les aspects positifs liés au fait de travailler avec son partenaire et offrent des bons conseils sur la façon de gérer la relation de travail. Ils insistent particulièrement sur l’importance de créer un espace physique et mental et de définir les rôles de chacun afin de maintenir à flots le partenariat de travail. La plupart des sites soulignent également l’importance de poser des limites claires ; il est par exemple essentiel que les deux partenaires reconnaissent qu’ils disposent d’aptitudes, de capacités ou de rythmes de travail différents ou de trouver un bon équilibre entre le temps consacré au conjoint / aux enfants et celui consacré au travail. Est également évoquée la nécessité d’adopter différentes formes de communication et de langage à la maison et sur le lieu de travail. D’autres sites web, en revanche, insistent davantage sur le fait que « le travail est le continuum de la maison ». Ceux-ci allèguent qu’il est incorrect d’établir une distinction entre « temps de travail » et « temps libre », car le travail et la vie à la maison font partie du même processus fluide qu’est l’organisation d’une vie de couple.

Le problème de ce genre de conseils, c’est qu’ils ne tiennent pas compte des différentes formes de travail du co-preneuriat, qui sont au nombre de quatre. La première est la gestion co-preneuriale, dans le cadre de laquelle les conjoints ne jouent pas un rôle formel dans la propriété de l’entreprise, mais agissent plutôt de manière périphérique, en intervenant de temps à autres dans la gestion de celle-ci. Ils peuvent être directeurs de l’entreprise s’il s’agit d’une société anonyme, mais ils ne détiennent pas d’actions dans la société et le travail s’effectue généralement à temps partiel et n’est pas – ou mal – rémunéré. Dans ce genre de situations, l’entreprise en est souvent à un stade précoce de développement. Parmi ces rôles informels peuvent figurer la prestation d’activités, des connaissances tacites, un réseau de contacts, des aptitudes spécifiques et un soutien émotionnel. Dans ces situations, le conjoint a un rôle de gestionnaire, dans le sens où il participe à la prise de décisions relatives à l’entreprise et où il gère certaines activités de celle-ci. Vient ensuite la propriété co-preneuriale, qui décrit une situation dans laquelle les conjoints sont tous deux propriétaires de l’entreprise, mais où un seul d’entre eux est impliqué dans la gestion quotidienne de celle-ci (c’est-à-dire que l’autre a son propre emploi ou poursuit sa propre carrière). Le troisième type est le co-preneuriat classique, dans le cadre duquel le propriétaire et son partenaire se partagent pleinement la gestion de l’entreprise­ et la fonction de propriétaire. Il s’agit généralement de start-ups de première génération, mais qui peuvent évoluer en entreprises de deuxième génération, ce qui nous amène au quatrième type, le co-preneuriat intergénérationnel. Celui-ci peut prendre la forme d’une gestion ou d’une propriété co-preneuriale, à la différence près que ces sociétés ont subi un transfert intergénérationnel. Ce type d’entreprise de deuxième génération se caractérise souvent par le fait que les conjoints rachètent l’entreprise à leurs parents ou à des membres de leur famille, celle-ci passant de la première à la deuxième génération.

Les couples en affaires sont peut-être le segment présentant la croissance la plus rapide au niveau des start-ups, mais il convient de ne pas trop tenir ces importantes formes d’entreprises pour acquises, car elles sont souvent la genèse d’une réflexion et d’une action entrepreneuriales. Il est également nécessaire de bien comprendre non seulement les différents types de co-preneuriat, mais également les diverses motivations qui expliquent cette hausse de l’activité co-preneuriale, afin d’aider ces micro-entreprises à se maintenir à flots. Pour l’instant, les époux (homme ou femme) impliqués dans l’activité professionnelle de leurs partenaires sont invisibles dans les modèles de start-ups. La plupart des politiques et modèles de start-ups privilégient le schéma de l’entrepreneur isolé et ne tiennent pas compte du rôle précieux, formel ou informel, joué par son partenaire ou par le ménage grâce au soutien qu’il apporte lors de la création d’entreprises commerciales. Il est par conséquent opportun que les conjoints ou les couples travaillant ensemble dans des entreprises sortent de l’ombre et que la contribution de poids qu’ils apportent aux start-ups soit enfin reconnue. Enfin, une future activité de recherche ou les organismes de soutien relatifs aux petites entreprises pourraient se pencher sur les sujets suivants, pertinents pour les couples en affaires : identifier les efforts et contraintes qu’implique le travail avec son partenaire dans des contextes professionnels tels que le droit ou d’autres secteurs comme les TIC / les industries créatives, les études sur l’équité matrimoniale et les responsabilités du partenariat professionnel, la résolution des conflits ou des problèmes et la dynamique de la relation, ainsi que les limites ou transitions entre la vie de famille et la vie professionnelle. Pour finir, il est nécessaire de mener davantage de recherches sur la façon dont les couples gèrent une entreprise après un divorce, sur les éléments déterminants et les caractéristiques du succès d’un co-preneuriat, ainsi que sur les différences entre les couples co-preneurs et ceux qui ne le sont pas.

L’auteure est professeure à l’Université du Luxembourg et membre du Crea, le centre de recherche en économie et management de l’Université. L’article est basé sur une publication scientifique récente du Crea. Pour tout commentaire, demande et question : denise.fletcher@uni.lu
Denise Elaine Fletcher
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