Art contemporain

L’aliénation par la couleur

Don’t you google us
Photo: Trash Picture Company
d'Lëtzebuerger Land du 05.07.2019

Forcément, l’injonction du titre de cette toile de Chantal Maquet, Don’t you google us, provoque exactement le contraire : le programme Google Images permet, en deux clics, d’identifier les emprunts, les plagiats ou la source d’une image, et ce dans le monde entier (toujours utile pour identifier les escrocs...). Une photo en couleurs de ce portrait de groupe génère des réponses sociologiques (« groupe social/social group » avec un lien vers Wikipedia) et des images similaires provenant soit de l’anime japonais ou coréen, soit des dessins de presse illustrant les procès judiciaires où la photo est interdite. Convertie en noir et blanc, l’image retrouve ses caractéristiques qui la rendent immédiatement identifiable comme ce qu’elle fut à l’origine : une photo d’une classe primaire du début du XXe siècle.

« Katholischer Kindergarten » de 1954 est la première image associée proposée par le moteur de recherche. « Je crois que le seul moyen de vraiment retrouver l’image originale serait par des sites de généalogie », estime l’artiste. Elle-même l’avait dans son grand stock de photos anciennes : il s’agit d’une classe primaire des années 1930 à Bissen, que Maquet a immédiatement associée aux débats autour de l’implantation du géant de l’informatique dans ce petit village paisible au centre du pays. Elle n’a visiblement pas fait le lien avec cette lugubre affaire de pédophilie qui a défrayé la chronique, un enseignant du même village de Bissen ayant été condamné à huit ans de prison en début d’année. Dans Werk ohne Autor, le biopic raté de Florian Henckel von Donnersmarck sur Gerhard Richter, le réalisateur semble vouloir démontrer que les œuvres d’art disent toujours plus que ce que leurs créateurs en savent eux-mêmes.

Comme Richter, Chantal Maquet (*1982) peint. envers et contre les modes du moment. Et comme lui, elle peint à partir de vieilles photos et réfléchit au rôle de la couleur en peinture. Lui avait fait des séries sur les palettes de couleur, les déclinant en petits carrés sur de grandes toiles, alors que
Maquet présente dans son actuelle exposition Stay Gold au Centre des arts pluriels d’Ettelbruck, une série de petits formats encadrés d’or, où elle scrute les effets que peut avoir la lumière colorée sur notre perception. Des fleurs, motif éternel s’il en est, sont présentées sur fond violet, blanc ou vert, sous une lumière colorée elle-aussi, pour un effet aliénant. Elles sont accompagnées de ce petit poème de Robert Frost, Nothing Gold Can Stay (1923) : « Nature’s first green is gold,/ Her hardest hue to hold./ Her early leaf’s a flower;/ But only so an hour./ Then leaf subsides to leaf./ So Eden sank to grief,/ So dawn goes down to day./ Nothing gold can stay », une élégie sur le caractère éphémère de toute existence.

Ce n’est qu’après avoir vu les tableaux des fleurs, flanqués du poème, que l’on déchiffre autrement les portraits et les images de groupes, et la force de leurs couleurs : cette ascension d’une montagne rocheuse teintée de rouge ; cet autre groupe social (une famille ? un club ?) rendu étrange par la dominante jaune dans leurs vêtements ; ce groupe de jeunes gens habillés en charleston se rendant à une fête foraine ou ces portraits d’hommes d’affaires ou de groupes de deux ou trois personnes, à chaque fois aliénés par la couleur. C’est ce qui rend Don’t you google us si étrange aussi : les couleurs des visages sont toutes perturbantes. L’étrange, parfois, est dans la banalité.

L’exposition Stay Gold de Chantal Maquet dure encore jusqu’au 7 juillet au Cape Ettelbruck ; ouvert du lundi au samedi de 14 à 18 heures ; www.cape.lu.

josée hansen
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