Asile et immigration

Quelle architecture pour l’urgence ?

d'Lëtzebuerger Land du 20.11.2015

« Bien que n’ayant jamais été en Syrie, j’ai une culture qui est très proche : ce sont des gens qui ne sont jamais seuls, on vit tous ensemble, toutes les générations réunies, les parents avec leurs enfants, et les gens adorent cuisiner et être à l’extérieur... » Shahram Agaajani est né en Iran, à Tabriz, en 1976 ; s’il est architecte au Luxembourg aujourd’hui, formé à la Cambre, fondateur du bureau Metaform, c’est aussi parce que ses parents sont partis de l’Iran l’année de ses treize ans, pour qu’il échappe au service militaire. « Nous sommes partis avec un vol régulier », se souvient-il, pas en réfugiés. Son père, ingénieur ayant fait ses études en Allemagne, était venu s’installer au Luxembourg trois mois avant de faire venir sa famille, il avait trouvé un emploi et un logement, « quand nous sommes arrivés, le frigo était plein ». Touché par la crise migratoire et le déplacement massif et périlleux de réfugiés de sa région d’origine vers l’Europe, il a voulu apporter son aide.

« We are volunteering to organize and establish refugee camps in Luxembourg. Our goal is to create a safe, sustainable place for people to settle down, considering various cultural, political or religious backgrounds », disait l’appel que son bureau lançait le 21 septembre sur Facebook, demandant aux internautes de le contacter par courriel, de partager leurs expériences et leurs connaissances dans ce domaine. « On a eu énormément de retours, on ne s’attendait pas à ça », explique-t-il deux mois plus tard. Beaucoup de Syriens lui ont écrit des messages, soulignant par exemple l’importance de l’orientation des toilettes dans la culture musulmane, qui ne doivent surtout pas être orientées vers la Mecque, ce qui serait considéré comme un blasphème.

Son idée initiale était de proposer son aide à l’Office luxembourgeois d’accueil et d’intégration (Olai) ou à l’Administration des bâtiments publics (ABP) afin de réfléchir en amont à l’architecture que pourraient avoir les centres d’accueil d’urgence, notamment les villages de containers, où les gens vivront au-delà d’une durée de six mois, afin de les rendre aussi accueillants que possibles. « C’est notre devoir moral, en tant qu’architectes, d’apporter notre expertise dans le respect de la dignité de ces gens », affirme Shahram Agaajani, mais qu’en pratique, c’est extrêmement difficile. « J’essaie toujours de me glisser dans la peau de celui pour qui je construis, mais là, on ne peut pas imaginer leur quotidien », car comment essayer de comprendre la douleur de parents qui ont perdu deux de leurs trois enfants dans la guerre ou lors de la traversée vers l’Europe ?

De toute façon, dans le contexte d’urgence actuel, souligne-t-il, on ne peut pas parler d’une architecture de l’urgence, car l’architecture rime avec qualité de l’espace de vie. Il s’agirait surtout de construction et d’organisation de l’urgence. « Aujourd’hui, explique l’architecte, la ville hybride se développe en dehors d’une grille connue ». Pour lui, les camps de containers, tels que projetés actuellement dans quatre villes ou villages luxembourgeois, sont la mauvaise réponse, car ils créent des ghettos démesurés par rapport à la population autochtone. Là où l’initiative citoyenne s’opposant au projet de Steinfort a probablement raison, c’est dans sa critique de la disproportion du site, 250 pouvant accueillir jusqu’à 600 demandeurs d’asile à la lisière d’un village qui ne compte que 2 500 habitants, cela va forcément créer un ghetto. D’autant plus que, selon la législation actuelle, les enfants scolarisés sont le seul lien avec le monde extérieur, alors que les adultes sont réduits à l’attente. Assistés à longueur de journée, ils n’ont même pas le droit de cuisiner eux-mêmes mais les repas sont livrés par un service de catering. Une catastrophe, non seulement financièrement parlant, mais surtout pour l’aspect de cohésion sociale : dans les cultures arabes, les repas en commun sont essentiels pour créer du lien, les préparer ensemble prend souvent des heures. La ministre de la Famille Corinne Cahen (DP) voudrait autonomiser les demandeurs de protection internationale et revenir à un système d’aide en liquide au lieu des dons en nature, mais le projet de loi a été frappé d’une opposition formelle par le Conseil d’État.

Shahram Agaajani n’a pas été consulté par l’Olai (qui ne veut pas communiquer sur cette question), tout comme un certain nombre d’autres architectes ayant une expérience dans la construction en zones difficiles et qui avaient essayé d’offrir leurs services, probablement surtout parce que le gouvernement a chargé le Haut commissariat à la protection nationale (HCPN) de la mise en place des infrastructures d’urgence et que cet organe, outre le fait que depuis samedi dernier, il est dépassé par sa mission de protection face à la menace terroriste, travaille dans l’exrême urgence, sans vraie connaissance des défis que représente un logement digne pour ces populations fragilisées. Alors il a recours à des containers standards de vingt pieds, qui font six mètres sur 2,3, avec une hauteur de 2,3 mètres, soit quatorze mètres carrés pour loger une famille avec deux enfants. Or, comme l’urgence risque de se pérenniser, on imagine mal qu’une vie quotidienne digne puisse y avoir lieu. La Croix-Rouge luxembourgeoise a demandé un avis au Shelter research unit sur ces villages de containers.

La fondation française Architectes de l’urgence, spécialisée dans la construction d’abris provisoires dans des régions sinistrées par une catastrophe naturelle ou un séisme, compare le défi de l’arrivée massive des réfugiés en Europe à une telle situation d’urgence, parlant alors d’abris plutôt que de logements pour y faire face. Une des meilleures solutions, aux yeux de Patrick Coulombel, son directeur, serait la sécurisation et la transformation temporaires de bâtiments existants, comme des gymnases ou des halls industriels, dit-il sur leur site internet. Architectes de l’urgence a par exemple aménagé une ancienne métallerie à Montreuil pour 250 000 euros, pouvant accueillir 180 personnes, soit moins de 1 500 euros par personne. En 2013, Ikea a commencé la production d’un abri standardisé en kit, aux normes minimales, montable en quatre heures, pour 1 000 euros pièce,

Au Luxembourg, le gouvernement analyse toutes les possibilités aussi, le hall 6 de Luxexpo étant déjà plein, avec plus de 540 réfugiés. Anciens centres culturels, comme le Noppeney à Differdange, anciens sites industriels, comme celui de l’Arbed à Dudelange, ou anciens grands magasins, comme le Monopol route d’Esch à Luxembourg – la typologie des espaces réquisitionnés est très variée. Or, là où l’Olai, l’ABP ou le HCPN se font assister par des ONGs de professionnels, comme notamment la Croix-Rouge, désormais spécialisée dans l’accueil d’urgence, ils appliquent les normes Sphere développées par l’IFRC (International federation of red cross and red crescent societies), et qui, outre des recommandations pour l’encadrement humain des migrants, fixent aussi des minima pour les foyers : au moins 3,5 mètres carrés par personne pour les dortoirs (à limiter à l’extrême urgence, avant d’augmenter cet espace), puis une surface minimum de 45 mètres carrés par personne, parcelle familiale comprise. « Les espaces couverts doivent offrir suffisamment de place pour les activités suivantes : dormir, faire sa toilette et s’habiller ; soigner les nourrissons, les enfants, les malades ou les personnes handicapées ; stocker la nourriture, l’eau, les biens personnels et d’autres biens de première nécessité ; cuisiner et manger à l’intérieur, quand c’est nécessaire ; et se réunir couramment en famille », lit-on dans l’épais manuel. Ses normes sont appliquées par exemple aux villages de tentes en zones sinistrées et devraient l’être a fortiori dans un pays développé comme le Luxembourg. Or, il s’avère que les calculs du HCPN sont souvent trop serrés, le nombre de personnes qui peuvent être logées dans tel ou tel bâtiment largement surestimé. Preuve s’il en est que, de manière latente, l’action du gouvernement reste dictée par la volonté de ne pas rendre l’accueil des réfugiés trop agréable, afin qu’il n’oublient pas que cette générosité n’est que temporaire et qu’il ne faut surtout pas appeler les cousins et les amis pour qu’ils viennent eux aussi.

josée hansen
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