Étude de l’OCDE sur les fondations philanthropiques

De la gratitude à la critique

d'Lëtzebuerger Land vom 26.07.2019

En 2018, l’OCDE, qui publie de longue date des données sur l’aide publique apportée par les trente pays membres de son Comité d’aide au développement (CAD), s’est félicitée de pouvoir désormais collecter celles fournies par les 26 plus grandes fondations philanthropiques privées. Publiés en janvier dernier sous le titre Private Philanthropy for Development et portant sur l’année 2017, les chiffres ont provoqué quelques surprises.

La première tient aux montants donnés, estimés à 6,1 milliards de dollars sur l’année. Même en considérant que les 26 fondations pèsent les deux tiers du total, cela conduit à une donation globale inférieure à dix milliards. Un montant non négligeable mais loin des chiffres qui circulaient jusqu’alors, cinq à six fois supérieurs. Et modeste par rapport à l’aide publique au développement, évaluée à 153 milliards de dollars en 2018.

La deuxième tient à la domination écrasante de la fondation de Melinda et Bill Gates (BMGF). Avec un montant de 3,8 milliards, elle représente à elle seule 62 pour cent du total, loin devant les United Postcode Lotteries (364 millions, soit dix fois et demi moins) et la Mastercard Foundation (278 millions). Une des raisons est la « combinaison » de l’argent des Gates avec celui du milliardaire Warren Buffett, grand ami du couple. Bill Gates ayant toujours eu des idées très précises sur la destination des fonds, le poids de la BMGF influe logiquement sur leur affectation globale (lire encadré).

Malgré la déception provoquée par la révélation de montants moins élevés que prévu, la philanthropie privée a le vent en poupe. Jamais l’envie de donner des riches n’a été aussi forte, au point d’en être devenue un vecteur d’image, « une carte dans les dîners mondains », selon Eric Berseth, directeur du cabinet Philanthropy Advisors.

Trois grandes tendances à l’œuvre

La campagne The Giving Pledge (la promesse de don) a été lancée en 2010 par Warren Buffett et Bill Gates pour inciter les plus riches à donner au moins la moitié de leur fortune de leur vivant. Depuis, 170 ultra-riches se sont ralliés à cette initiative. De nombreux milliardaires sont aujourd’hui sensibles à la question des inégalités sociales et au rôle que les riches peuvent jouer dans leur réduction. Lors d’une conférence Ted (pour Technology, Entertainment, Design) en 2014, l’entrepreneur américain Nicolas Hanauer  prévenait ainsi ses congénères : « Beware, fellow plutocrats, the pitchforks are coming » (attention, camarades ploutocrates, les fourches arrivent).

Enfin, la génération des riches baby-boomers est en train de passer le flambeau à la génération Y et aux millennials, qui ont un rapport différent à l’argent. Ils se posent de nouvelles questions sur le rôle de leur fortune et la manière de l’utiliser (voir d’Land du 5 juillet). De nombreux héritiers sont des femmes, connues pour être plus sensibles aux questions sociales.

BNP Paribas, qui publie un baromètre sur la philanthropie, estime que les super-riches (détenant plus de 50 millions de dollars) donneront douze pour cent de leur fortune aux États-Unis, dix pour cent en Asie et neuf pour cent en Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient. On constate dès à présent l’apparition de nouveaux modèles de philanthropie, notamment aux États-Unis, sous l’impulsion des « nouveaux riches » désormais issus du numérique et de la finance, au lieu de l’industrie et du commerce comme il y a trente ans.

Tandis que les anciens voulaient surtout redonner aux communautés et aux établissements scolaires et universitaires qui les avaient aidés à faire fortune, sur une base souvent très locale, leurs successeurs s’intéressent à des défis comme la santé, l’environnement ou le développement, qui s’expriment au niveau planétaire. Les nouveaux philanthropes souhaitent agir en direct, sans perdre de temps avec les « autorités », souvent des ONG bureaucratisées ou des États affaiblis ou corrompus. Certains, comme Mark Zuckerberg préfèrent, au lieu de juste donner de l’argent comme Bill Gates, l’investir dans des projets sociaux en espérant un retour financier. Par définition, l’impact investing privilégie le secteur privé, moins lié aux gouvernements que les missions que Gates s’est choisies, mais avec une contribution au développement qui peut être considérable comme l’a montré l’impact de l’équipement en téléphones portables en Afrique subsaharienne. L’investissement à impact social pourrait atteindre plusieurs centaines de milliards en 2020 car, comme il promet un profit aux investisseurs, il permet de mobiliser des sommes très supérieures aux donations traditionnelles.

La sympathie et le respect suscités par les donateurs de sommes aussi considérables ne doit pas empêcher les critiques, sources d’amélioration. Elles ne manquent pas. On reproche aux fondations la trop forte concentration des dons, qui bénéficient à des pays émergents ou à revenus moyens plus qu’aux États les plus fragiles, comme la Centrafrique. Certains domaines sont négligés : des philanthropes comme le couple Gates se sont lancés dans les maladies infectieuses, par conviction mais aussi par souci d’obtenir des résultats rapides. Des questions comme l’assainissement de l’eau, les infrastructures ou le logement ont reçu moins d’attention, sans doute en raison de leur complexité financière et juridique et du temps nécessaire pour avoir des résultats tangibles.

La majorité des flux philanthropiques (au moins 60 pour cent selon l’OCDE) continuent de passer par de grosses ONG ou des organisations internationales, en contradiction avec le discours dominant qui fait la part belle au financement de structures de terrain. Selon Bathylle Missika, de l’OCDE, « en finançant des partenaires traditionnels, les philanthropes restent dans une relative zone de confort ». Elle leur reproche également un engagement temporel trop court, d’un à trois ans le plus souvent.

Certains auteurs vont plus loin. Co-rédacteur en 2008 de « Philanthrocapitalism: How Giving Can Save the World », le britannique Michael Green déplore une faible tendance à l’autocritique et dit « rêver que les fondations se regroupent pour donner chaque année le prix de l’échec philanthropique le plus retentissant. Cela aiderait à libérer la parole et encouragerait la transparence. Trop souvent, dans ce monde, il s’agit d’autocongratulation au lieu de parler de ce qui marche et de ce qui ne marche pas ».

Le plus iconoclaste est l’américain Rob Reich, auteur en novembre 2018 de Just Giving, un ouvrage sous-titré Why Philanthropy is Failing Democracy and How It Can Do Better : pour lui la philanthropie ne mérite pas seulement nos encouragements et notre gratitude, mais aussi notre méfiance, car elle est trop favorable aux riches.

En cause, les avantages fiscaux accordés aux donateurs et aux fondations privées, qui reviennent à subventionner davantage les choix et les préférences des riches que ceux des pauvres. Par ailleurs, en permettant de déduire les dons des impôts, les États subissent un sérieux manque à gagner. De ce fait « la vraie question n’est pas de savoir si donner est mieux que de ne pas donner, mais si la philanthropie reflète les préférences collectives. Il faut se demander si elle redistribue l’argent plus démocratiquement que le gouvernement s’il avait disposé de cette somme ». Reich se réfère même à Turgot. Dans un article de l’Encyclopédie de Diderot écrit en 1757, le futur ministre français affirmait déjà que les fondations échouent à promouvoir le progrès social, notamment parce qu’elles ont tendance à combler les inégalités sans s’interroger sur leurs causes.

Le rapport OCDE

Seulement six fondations sur les 26 collaborant avec l’OCDE dépassaient 200 millions de dollars de dons en 2017. Outre les trois premières, il s’agit du Wellcome Trust (254 millions), de la Ford Foundation (244) et de la Children’s Investment Fund Foundation (207).

Une forte concentration « sectorielle » et géographique peut être observée.

Le domaine de la santé-fertilité représentait 54,5 pour cent des dons, loin devant l’agriculture-forêt-pêche avec 9,5 pour cent. Les places de ces deux secteurs s’expliquent par les orientations de la BMGF : en effet elle pesait plus de 83 pour cent des sommes allouées à la santé et plus de 71 pour cent de celles affectées à l’agriculture.

Ces domaines étant fortement représentés en Afrique, cette dernière a reçu 1,8 milliard de dollars sur les trois milliards affectables à un continent précis, et l’Asie un milliard. Au sein de chaque continent, un nombre réduit de pays a bénéficié de l’aide privée : ainsi l’Afrique de l’est a capté plus de la moitié de l’aide et quatre pays (Éthiopie, Kenya, Ouganda, Tanzanie) ont rassemblé les trois quarts des fonds alloués à cette région. En Asie, les pays les plus peuplés étaient logiquement en tête.

Les canaux d’attribution étaient assez variés, avec en tête les ONG (38 pour cent) devant les Universités et think tanks (28 pour cent) et les organisations internationales (vingt pour cent). Au sein même des ONG, celles du pays d’origine des donateurs dominaient les ONG internationales (49 pour cent contre 34) nettement devant celles du pays d’accueil (17 pour cent).

Les choix contestés de George Soros

Le milliardaire américain d’origine hongroise George Soros est un des plus grands philanthropes au monde : au travers de ses 23 Open Society Foundations, il a fait don depuis 1984 de quelque 32 milliards de dollars pris sur la fortune personnelle qu’il a bâtie, non sans critiques, sur les marchés financiers. Il soutient aux quatre coins du globe « des personnes et des organisations qui se battent pour promouvoir la liberté d’expression » et toutes les initiatives « visant à bâtir des sociétés plus responsables, plus transparentes et plus démocratiques ». Nommé personnalité de l’année 2018 par le Financial Times, « pour les valeurs qu’il représente », il porte une attention particulière aux personnes qui souffrent de discriminations, comme les Roms ou d’autres minorités.

C’est sans doute ce qui l’a incité en 2016 à octroyer une subvention de 80 000 dollars à l’association Alliance Citoyenne de Grenoble en France, pour lui permettre d’obtenir une visibilité nationale. Or cette association a orchestré dans cette ville, en mai et en juin 2019, des actions très médiatisées pour faire accepter le burkini dans les piscines publiques, où il est interdit, et elle est aujourd’hui accusée, sous couvert de campagnes anti-discrimination, de porter des revendications islamistes.

Un nouveau front pour Soros, déjà en conflit ouvert avec le Premier ministre hongrois Viktor Orban, qui l’accuse d’encourager l’immigration extra-européenne et avec Donald Trump qui lui reproche d’avoir financé une caravane de migrants en provenance du Honduras en janvier 2019. Tandis que dans plusieurs pays d’Europe, il fait l’objet de violentes campagnes de dénigrement, à forte connotation antisémite, Soros assume : on peut lire sur leur site que « les fondations Open Society ont, à maintes reprises, mené le débat sur des sujets controversés, y compris parfois trop controversés pour d’autres donneurs ».

Georges Canto
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