Débat sur le théâtre

Chiens de faïence

d'Lëtzebuerger Land du 22.09.2005

«Je ne sais pas pourquoi tout le monde, au Luxembourg, peut s'improviser artiste. Je ne vais pas non-plus au tribunal prétendre que je suis avocate,» s'offusque Carole Lorang. À 31 ans, elle a fait des études de théâtre, surtout mise en scène, à Bruxelles et y a travaillé durant dix ans. Depuis deux ou trois ans, elle travaille intensivement au Luxembourg, avec l'assistance de Mani Muller en dramaturgie, «nous sommes un peu les 'jeunes de service' en ce moment,» rigole-t-elle. Et: «Au Luxembourg, l'image de l'artiste reste marquée par une acception très romantique, alors que c'est un métier comme un autre, pour lequel il y a aussi une formation. Au-delà, c'est aussi un choix de vie.» La thèse de départ de notre grande enquête sur l'état du théâtre, commencée cet été et dont nous publions un premier papier, une sorte d'introduction ou d'entrée en matière ici: le théâtre est toujours en crise au Luxembourg, six ans après que l'arrivée du Théâtre national ait redistribué les cartes. Or, après une série d'une dizaine d'interviews avec directeurs de théâtre (Frank Feitler, Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg, Charles Muller, Théâtre d'Esch), metteurs en scène (Claude Mangen, Carole Lorang), acteurs (Steve Karier, Marc Baum, Jules Werner), auteurs ou dramaturges (Claudine Muno, Mani Muller, Serge Tonnar) – dont certains multiplient les métiers ou sont aussi responsables d'asbl (Maskénada, Independent Little Lies), la grande surprise fut que non, le théâtre en tant que forme d'expression, garde une grande attractivité pour les jeunes, qu'il n'est pas ressenti comme une forme d'expression archaïque. Au contraire. Il y a seulement un grand trou entre les quinquagénaires, voire plus âgés qui ont aujourd'hui le pouvoir – Marc Olinger, Philippe Noesen, Frank Feitler, Charles Muller, Frank Hoffmann –, qui ont conquis le théâtre de leurs prédécesseurs par la force de leur contestation et de leur création de nouvelles structures (Centaure, TOL) – et la toute nouvelle génération, ceux nés après cette petite révolution du début des années 1970, qui ont aujourd'hui entre 25 et 35 ans et appris le métier d'acteur ou de metteur en scène pour en vivre. «Pour moi, le péché originel du théâtre luxembourgeois se situe dans cette rupture de 1972, quand les Olinger et Noesen ont déclaré la guerre à Eugène Heinen pour fonder leurs propres structures, estime Claude Mangen, metteur en scène et acteur quadragénaire qui se situe un peu entre ces deux générations. Depuis, le théâtre s'est éparpillé, atomisé.» La création, en 1995, de son association Maskénada, y a certainement aussi contribué; celle, quatre ans plus tard, du Théâtre national du Luxembourg par Frank Hoffmann, a sans aucun doute accéléré cette fragmentation. «Peut-être que Frank Hoffmann, contrairement à ce qu'on a pu penser, n'était pas le premier d'une nouvelle, d'une jeune génération, mais le dernier de l'ancienne garde.» «Au Luxembourg, nous ne créons rien d'autre que des postes de directeur, tout le monde fonde sa propre association sans but lucratif, ironise Steve Karier. Mais nous, les acteurs, nous sommes complètement à leur merci. En tant qu'acteur, au Luxembourg, on n'a strictement aucun droit.» Steve Karier travaille actuellement à Mayence, au Staatstheater: 22 millions d'euros de subventions publiques par an, 400 personnes de personnel. Il y est salarié à plein temps, dix mois et demi de travail, congés payés. Des conditions de travail normales, des droits et un syndicat qui les défende. Au Luxembourg  par contre, en l'absence d'une troupe professionnelle et de conditions de travail décentes, tous les acteurs sont non seulement précarisés, mais surtout forcés de travailler comme indépendants, c'est-à-dire offrir leurs services aux directeurs ou metteurs en scène pour chaque production. Des directeurs qui, eux, sont les seuls dans ce jeu à être engagés à vie. Pour les acteurs, ce statut d'indépendant veut dire que chaque collègue est surtout un concurrent: si lui décroche le rôle, je suis au chômage. Le meilleur antidote à toute sorte de solidarité. «J'étais choqué, en revenant de Berlin, par cet esprit de concurrence entre les acteurs, raconte Marc Baum. Ici, il n'y a aucune transparence, les acteurs ne se disent même pas ce qu'ils gagnent sur une production, comme s'il s'agissait d'un secret d'État. Alors que tout le monde végète aux bords du salaire social minimum.» Un cachet brut aux alentours de 5 000 euros pour un rôle semble être la règle, à diviser par deux mois de répétitions, plus les représentations, salaire dont l'acteur doit soustraire toutes les charges sociales et les impôts. À la fin des années 1990, Conny Scheel avait essayé de créer un syndicat, l'OAGL, la Onofhängeg Artistegewerkschaft Lëtzebuerg, mais il se battait en Don Quichotte et, de guerre lasse, abandonna et offrit l'OAGL à l'OGBL – qui, depuis, n'a plus rien fait, faute de combattants et de revendications. L'ancienne ministre de la Culture, Erna Hennicot-Schoepges, a bien créé une sorte de «statut de l'artiste», mais il s'applique seulement aux périodes de chômage de l'artiste, lui confère une certaine sécurité sociale, mais pas de droits en matière de travail. Peut-être qu'avec un ministre de la Culture qui est en même temps ministre du Travail, les choses pourraient changer, qu'il pourrait comprendre cette intenable précarité des acteurs. Encore faudrait-il qu'ils formulent des revendications. Car actuellement, seul le patronat, regroupé dans la Fédération luxembourgeoise des théâtres professionnels (FLTP), est organisé et fait entendre sa voix sur ces questions. Rappelez-vous la panique semée, à la fin des années 1990, par l'annonce de Frank Hoffmann qu'il créait son propre théâtre. Il eut l'idée de génie d'appeler son asbl Théâtre national du Luxembourg, affirmant par là même d'être un contrepoids national – public? – aux maisons communales de Luxembourg et d'Esch et d'être au-dessus des autres associations et petits théâtres privés. Il trouva l'appui de la ministre de l'époque, reçut dès le début un soutien financier autrement plus important que lesdites structures. Cette année, le TNL reçoit 1,1 million d'euros du ministère de la Culture, alors que la Ville de Luxembourg et celle d'Esch-sur-Alzette ne reçoivent, que 350000 euros chacune pour leurs théâtres respectifs. Et le TNL reçut très vite son propre lieu, route de Longwy. Lorsque Frank Hoffmann est nommé directeur des Ruhrfestspiele à Recklinghausen, le ministre lui rend visite et c'est un peu comme si tout les Luxembourgeois étaient directeurs à Recklinghausen – un peu comme pour le Karlspreis, dont Frank Feitler s'était si délicieusement moqué avec une pièce de théâtre à l'époque. Depuis le changement de ministre, montée de la Pétrusse, c'est la panique dans le milieu associatif: les asbl ne savent plus où elles en sont avec leur conventions. François Biltgen a annoncé vouloir «repenser» le système. Actuellement, la majorité des asbl, qu'elles œuvrent dans le théâtre ou dans l'animation socio-culturelle, travaillent sur base d'une convention qui règle leurs missions annuelles – autant de créations, autant de spectacles pour enfants etc. – en contrepartie de laquelle elles ont un revenu fixe par an. Si le ministère veut maintenant abolir ces conventions, c'est peut-être pour avoir une plus grande flexibilité dans l'attribution des subventions, pouvoir accorder plus de moyens à une production spécifique et moins à une autre. Mais ce serait le coup du lapin pour beaucoup d'asbl, qui n'auraient plus aucune sécurité dans leur planification, craignant d'être soumises à l'arbitraire de fonctionnaires anonymes, et en plus, se noieraient dans les charges administratives – devant faire un dossier par spectacle  au lieu d'une planification annuelle et un rapport à remettre en fin d'année. Et, selon quels critères est-ce que cet argent serait alors attribué? Quelle esthétique, quel message politique serait favorisé? Ce dimanche, 25 septembre, la FLTP se réunit pour une journée de réflexion sur le théâtre à la Kulturfabrik à Esch-sur-Alzette; le ministre est demandeur pour un compte-rendu de cette journée. «Au Luxembourg, on monte trois fois sur scène et déjà on est acteur,» dit la directrice du Théâtre du Centaure, Marja-Leena Junker dans une interview (La Voix, 21 septembre 2005). Le problème du théâtre, comme dans tous les arts au Luxembourg, est ce manque de distance entre le niveau professionnel et le niveau amateur. On garde, ici, une mentalité très École des fans ou «tout le monde a gagné», ce qui implique forcément un nivellement par le bas. Si beaucoup d'acteurs ou de metteurs en scène sont enseignants, animateurs radio, avocats ou banquiers en journée, il en va de même pour les auteurs: personne ne vit de sa seule écriture de théâtre. Et la situation est identique pour les critiques de théâtre. Car, à côté de la précarisation des acteurs et de la multiplication des structures de production, le problème majeur du théâtre au Luxembourg actuellement est l'absence totale du débat sur le contenu. Le Luxembourgeois n'est pas radical. On ne s'engueule pas dans un café enfumé sur une pièce, aucune émission de radio ou de télévision, aucune rubrique d'un magazine ne s'ouvre à la controverse, aucun théâtre n'invite au débat avec les intervenants après une première (à quelques rares exceptions près). Aucun critique n'a de l'endurance dans le métier, depuis que même Robert Medernach de la Zeitung a jeté l'éponge, on ne peut même plus ne pas être d'accord, être même complètement offusqué par une critique qu'on estime injuste. La critique a été remplacée par de la communication et des reportages de complaisance. On imagine mal des polémiques comme celle qui a secoué le festival d'Avignon cette année, au Grand-Duché. Il n'y a pas d'archives de théâtre non-plus, l'Institut grand-ducal essaie d'en créer une depuis cinq ou six ans, mais sans savoir où aller et sans grande passion. Mais sans archivage et sans débat, pas de progrès ou de changement. Le consensus mou est la pire des maladies pour la culture.

Notre enquête continuera dans les prochaines éditions et sera compilée dans le dossier Theater sur www.land.lu.

 

 

josée hansen
© 2017 d’Lëtzebuerger Land