Maux dits d’Yvan

Dimanche 10 mai

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2020

« Jauchzet, frohlocket, auf, preiset die Tage,

Rühmet was heute der Höchste getan !

Lasset das Zagen, verbannet die Klage,

Stimmet voll Jauchzen und Fröhlichkeit an ! »

C’est au son des trompettes de Jean Sébastien Bach que je salue la naissance du divin enfant. Rendez-vous compte : Noël en mai, c’est comme si on fêtait le même jour la Saint-Nicolas et la Saint-Valentin, comme si on faisait à la fois une indigestion de bisous et de bonbons ! Un trop plein de bonheur, un pied de nez au virus qui nous confine et au rapport Waringo qui nous chagrine. Un anniversaire princier qui ne tombe plus en janvier comme celui de Charlotte et ne nous obligera plus à tricher avec la date de la liesse populaire.

En brisant son confinement un jour avant la date butoir du 11 mai, début du déconfinement soft, Sa Majesté le Bébé, comme disait Freud, a accompli en un seul instant son devoir et son destin. Il s’est donné la peine de naître, dixit Voltaire, et du coup son père a rempli lui aussi la seule tâche que lui réclama Marx : engendrer un héritier.

« Aux larmes de joie, citoyens, le jour de gloire est arrivé ! » Il se trouve que le 10 mai, c’est aussi l’anniversaire de Rouget de l’Isle, officier du génie et auteur de génie de la Marseillaise, un chant que les patriotes définissaient à l’époque comme du Gluck en mieux, excusez du peu, plus vif et plus alerte. Et qui résonnait, souvenez-vous, le soir d’un autre dimanche 10 mai, à la Bastille, sous le génie de la colonne de Juillet et sous la pluie. « Mitterrand, du soleil ! », scandions-nous alors, car nous n’en doutions pas, le président fraîchement élu n’allait pas tarder à changer le monde. N’arrivait-il pas, déjà, à faire paraître Libé parfumée à l’eau de rose ?

Dimanche dernier, à midi pile, 21 coups de canon ont salué Charlie que les Luxembourgeois restent nombreux, paraît-il, à considérer comme l’architecte du futur. Pour cela il ferait bien de prendre comme modèle, non pas tant son père et son grand-père, mais son arrière-grand-père et son arrière-arrière-grand-mère, dont les règnes étaient empreints de sagesse et de discrétion, autant de vertus dont Lessing, le grand éclaireur, le chantre de l’« Aufklärung » et de la tolérance, par son héros Nathan. Nathan, der Weise und der Leise devrait servir de guide aux déconfinés de l’après-virus mais aussi, et surtout, aux pères de la nouvelle Constitution qui sont bien moins féconds que le père de Charlie. La fameuse parabole des trois anneaux que raconte le riche marchand Nathan au généreux sultan Saladin nous enseigne en effet que ce n’est pas par le sang, mais par l’engagement, le courage et donc la valeur propre que le fils perpétue l’héritage de ses pères. Que le parfum du jasmin qui fleurit en ce mois de mai puisse enivrer en ce sens Charlie et Nathan, c’est tout le bonheur que nous leur souhaitons ! Yvan

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