Secteur des taxis

Qui veut encore de la réforme ?

d'Lëtzebuerger Land vom 09.09.2010

Son premier geste sera de changer de secrétaire général au sein de la Fédération des patrons loueurs de taxis et d’ambulances. « Il faut du sang neuf », raconte Jaime Goncalves (Benelux Taxis), le nouveau « patron » de la fédération qui vient de remplacer au forcing Jean-Paul Gallé, lequel est resté à la tête de l’organisation patronale pendant vingt ans, comme l’a révélé RTL Radio Lëtzebuerg cette semaine.

Au-delà des querelles de personnes et des questions de fierté nationale mal placée (un entrepreneur d’origine portugaise prenant les rênes d’une fédération d’un secteur d’activité largement dominé par des non-luxembourgeois, n’a quand même rien d’extraordinaire), le changement de personne au sein de la Fédération des taxis relance la question de la réforme du secteur, laissée en friche depuis un an. Le nouveau gouvernement, sorti des élections de juin 2009, a laissé le dossier au point mort, malgré les appels du pied de l’OCDE au mois de mai dernier rappelant dans son étude sur le Luxembourg la nécessité de libéraliser les taxis au grand-duché. « Il convient de supprimer les réglementations restrictives fixant le nombre des taxis et limitant leur capacité de se faire concurrence », écrit l’organisation. Concerné avec son homologue CSV des Infra­structures Claude Wiseler, Jeannot Krecké, le ministre LSAP de l’Économie et du Commerce extérieur, avait laissé filtrer lors de la présentation du rapport de l’OCDE, ses doutes sur l’impact supposé d’une libéralisation du secteur sur l’évolution des prix des courses et sur l’inflation. Les prix ont flambé de 60 pour cent entre 1998 et 2008, alors que la hausse a été limitée à 45 pour cent pour les transports par air, 42 pour cent pour les transports par autobus et 35 pour cent pour les transports par chemin de fer.

Personne ne peut être certain de l’effet qu’aurait l’abolition du sys­tème des licences, distribuées au compte-goutte par les différentes communes du pays. Les courses de taxi sont réputées exorbitantes au Luxembourg, en comparaison avec les autres capitales. Une étude publiée par UBS en 2009 et citée par les experts d’Ernst [&] Young indique que le prix d’une course de taxi pour un trajet urbain de cinq kilomètres en journée s’élevait à 16,50 euros à Luxembourg, troisième ville la plus chère en Europe après Genève (18,90 euros) et Zurich, et très largement au-dessus des prix de Londres (21 pour cent moins chers), de Paris (27 p.c. de moins) ou de Francfort (29 p.c.). UBS a en outre croisé les données pour les prix d’une course en taxi au niveau général des prix d’une ville. Ainsi, l’écart est plus élevé entre Genève, Zurich et Luxembourg en niveau général de prix (+21 p.c. entre Genève et Luxembourg mais + 4,5 p.c. de différence entre les courses de taxis) qu’en matière de prix de taxis. Paris affiche un niveau de prix général supérieur de dix pour cent à celui de Luxembourg, mais les trajets en taxis coûtent 27 pour cent de plus dans la capitale grand-ducale.

Si les usagers des taxis jugent les prix exagérés, les représentants du secteur estiment pour leur part, et bien qu’ils ne respectent pas les barèmes fixés par un règlement grand-ducal de 2001 (la course en journée est fixée à 1,02 euro du kilomètre avec une prise en charge, c’est-à-dire le prix minimum pour une course de cinq euros, alors qu’ils affichent tous des prix au dessus de 1,30 euro/km), que leur activité ne leur permet pas de dégager des marges bénéficiaires importantes (neuf pour cent en moyenne contre vingt pour cent pour les autocaristes), en raison de leurs charges importantes et des rigidités de la convention collective du travail dans le secteur des taxis.

Jaime Goncalves a donné rendez-vous aux membres de la Fédération des patrons de taxis à la fin du mois de septembre afin d’établir un « agenda » et définir les priorités de la réforme du secteur. Il n’a pas encore écrit au ministre Claude Wiseler pour lui demander de le recevoir, mais espère bien le rencontrer en octobre. Son prédécesseur Jean-Paul Gallé n’avait pas eu la chance de décrocher un rendez-vous depuis l’entrée en fonction, il y a un an, du ministre CSV des Infrastructures.

On ne connaît donc pas les intentions de Claude Wiseler, qui a confirmé au Land qu’il allait bien recevoir le mois prochain le nouveau patron de la fédération et écouter les observations du secteur. Pas question pour autant pour le ministre d’annoncer la couleur ni de se prononcer sur les orientations de la réforme des taxis que Lucien Lux, son prédécesseur socialiste aux Transports (le ministère de l’Économie était également impliqué), avait dégagé en juin 2009 avec l’aide du cabinet Ernst [&] Young.

Les pistes dégagées par le consultant, après trois réunions du comité de pilotage, consistaient en une déré­gulation déguisée : suppression des autorisations communales (les licences) sauf pour les taxis publics et libéralisation des tarifs uniquement pour les taxis dits privés, des tarifs maxima et le maintien d’emplacements réservés avec les têtes de file étant maintenus pour les taxis « publics », qui pouvaient conserver leurs signaux lumineux jaunes (la couleur du signal des taxis « privés » restant à définir). Les taxis publics seraient affiliés obligatoirement à un central d’appel public. Qui va le gérer et le financer ? Le rapport n’apporte pas de réponse, ce qui a fait dire aux patrons taxi que les contribuables devront mettre la main au pot pour financer l’exploitation de ce centre d’appels, parlant ainsi de « subventionnement caché ».

La Chambre des métiers, qui avait été associée aux travaux du comité de pilotage, avait vilipendé le rapport d’Ernst [&] Young et critique l’absence d’analyse du système actuel d’organisation du marché des taxis. Les représentants du secteur s’interrogeaient également sur la pertinence du modèle tarifaire retenu par les consultants et dénonçaient la « dérégulation factice » à travers le double système des taxis privés (libéralisés) et publics (encore régulés), susceptible de déboucher sur une concurrence déloyale entre les uns et les autres.

La réforme du secteur des taxis sera à l’agenda du gouvernement cet automne, indique Claude Wiseler. Le ministre chrétien social refuse de dire s’il est au diapason avec son homologue socialiste de l’Économie sur les grands axes. Les deux hommes ont déjà parlé de ce dossier ensemble, mais il n’est pas question pour eux de faire l’étalage public de leurs éventuelles divergences sur la manière de libéraliser. Le Conseil de la concurrence avait estimé en 2007 que l’état actuel du marché ne permettrait pas « la libre fixation des prix par le jeu de la concurrence » et qu’il convenait ainsi de garder le système des prix maxima (inchangé depuis 2001, malgré les demandes d’adaptation des professionnels) que personne ne respecte plus.

Les consultants d’Ernst [&] Young ont reconnu dans leur rapport que « de manière générale, les résultats des diverses expériences de dérèglementation et de libéralisation semblent toujours avoir été limitées par rapport aux résultats escomptés ». « Il n’existe aucune organisation parfaite du secteur », assurent-ils encore. On comprend alors les réticences de la classe politique à s’attaquer sérieusement à ce dossier et la prudence des professionnels eux-mêmes à le faire avancer.

Le comité de pilotage mis en place à la veille des élections législatives de 2009 est en hibernation depuis un an. Jaime Goncalves a l’intention de ranimer la flamme, alors que son prédécesseur Jean-Paul Gallé plaidait plutôt ces derniers mois pour un enterrement du dossier. « Relancer le dossier de la réforme, serait à ses yeux, ouvrir la boîte de Pandore ».

Véronique Poujol
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