Binge-watching

Exposés

d'Lëtzebuerger Land du 22.05.2020

La plateforme Netflix n’en finit plus d’étonner, que ce soit par ses propositions audiovisuelles inédites ou par sa façon de bousculer le fonctionnement traditionnel de l’industrie cinématographique. Pour prendre l’un des derniers exemples en date, la société américaine a mis en place en 2018 un programme de vulgarisation scientifique intitulé Explained (En bref en France) où sont déchiffrés des sujets que l’on pouvait croire réservés à une poignée de spécialistes... Mais le savoir, qu’il soit de nature sociologique, technologique ou autre, est un bien commun qu’il convient de partager le plus largement possible. C’est une question d’intérêt général, au même titre que le financement des hôpitaux, du social, des écoles et des universités. Des inégalités sociales à l’ADN, de la monogamie au coronavirus récemment, de nombreux thèmes sont ainsi passés en revue, expliqués en des termes clairs et selon un format court (de vingt à trente minutes), révélant une fois de plus la réactivité et la capacité d’adaptation de Netflix.

Dans un même registre, c’est la série documentaire Pandemic qui fait cette fois-ci le buzz. Si l’on fait abstraction des fictions d’anticipation, elle est peut-être la seule à avoir vu venir la situation sanitaire que nous connaissons actuellement. Au point d’être parvenu à anticiper l’irruption du coronavirus en Europe, puisque Pandemic a été diffusé pour la première fois le 22 janvier 2020 sur Netflix. Un mois et demi plus tard, nous étions confinés, démunis et abasourdis par l’épidémie qui nous tombait dessus. Passée presque inaperçue sous le flot continu des propositions de la plateforme, il est devenu aujourd’hui impossible de ne pas regarder Pandemic, tant cette série s’identifie désormais à l’actualité.

En six épisodes, cette mini-série documentaire produite par Elena Sorre et Veronika Adaskova propose un tour du monde des épidémies – d’Ebola à la rougeole, en passant par les différentes formes de grippe auxquelles nous sommes confrontés depuis une quinzaine d’années (grippe A, aviaire, porcine...) – et des politiques sanitaires mises en œuvre pour informer, prévenir et, lorsqu’il est trop tard, procéder le mieux possible à la guérison des personnes infectées. Sur les vestiges antiques qui subsistent à Rome, autrefois capitale glorieuse de l’Empire romain, nous méditons sur la finitude de l’Homme et des civilisations en présence de Dennis Carroll, directeur de l’unité contre les menaces émergentes à l’Agence américaine pour le développement international. Aux États-Unis, nous découvrons le travail des chercheurs, hommes et femmes mobilisés au quotidien pour anticiper l’émergence de maladies et d’une contagion de masse. C’est le cas par exemple de la docteure Syra Madad, à New York, directrice du programme spécial des pathogènes pour les hôpitaux de la ville, qui fait face à une épidémie de grippe et de rougeole – une maladie que l’on croyait éradiquée et qui a refait surface ces dernières années aux USA. Une chaîne de responsabilités se met alors en place dans tout le pays : des politiques aux chercheurs spécialisés dans la faune sauvage, sans oublier les vétérinaires et les chasseurs que l’on voit manipuler avec maladresse des canards vivants pour leur faire subir des tests de dépistage... Les oiseaux migrateurs sont en effet les principaux vecteurs d’épidémie dans le monde et, pour cette raison même, il convient de les surveiller de près. De la faune au bétail, puis du bétail aux hommes, l’enjeu consiste à rompre le cycle de la transmission épidémique. Autre initiative américaine, celle du laboratoire indépendant Bio Distributed, dont les scientifiques cherchent le vaccin qui viendrait à bout de la grippe, ou encore celle de cette infirmière à la retraite devenue bénévole qui se charge de vacciner les réfugiés mexicains fraîchement arrivés sur le territoire.

En compagnie du docteur Michel Yao, nous nous rendons en République du Congo pour contenir la propagation du virus Ebola, qualifié d’« urgence sanitaire internationale » par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Sur place, le personnel de santé se concerte pour empêcher que l’épidémie n’atteigne les grands centres urbains surpeuplés du pays. D’autres pays, d’autres continents sont représentés : l’Égypte, régulièrement frappée par la grippe aviaire, mais aussi l’Inde où la région du Rajasthan concentrait 70 pour cent des cas de grippe porcine du pays. Sans oublier l’Asie via le Vietnam et la Chine, principal foyer de virus depuis plusieurs décennies... L’autre aspect de ces mesures, qui fait pendant aux efforts des équipes médicales, ce sont les obstacles rencontrés de par le monde. Et ces derniers sont nombreux : mouvements et lobbyings anti-vaccin, considérés par l’OMS comme le deuxième facteur d’épidémie le plus important dans le monde ; concentration de plus en plus resserrée du bétail et des hommes ; théories et campagnes de désinformation complotistes ; enfin la pauvreté d’une grande partie de la population mondiale, là où d’importantes coupes dans le budget de la santé affectent les pays riches (une baisse de vingt pour cent fut par exemple décrétée par Donald Trump). Quelques photos en noir et blanc prises à l’issue de la Première Guerre mondiale de militaires et d’infirmiers affublés de masques sanitaires suffisent à rappeler ce à quoi nous nous exposons.

Loïc Millot
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