Édito

Déi authentesch Fonction publique

d'Lëtzebuerger Land du 29.05.2020

Ce serait, écrivent-ils, « une tragédie infâme » (« ein erbärmliches Trauerspiel »), que la majorité et l’opposition auraient monté le coup ensemble pour trahir le syndicat et la fonction publique tout entière, que le droit de souveraineté du pays est en jeu… Le comité de la Confédération générale de la fonction publique (CGFP), à laquelle appartient aussi le très combatif Spal (Syndicat professionnel de l’armée luxembourgeoise), est plus que remonté contre le gouvernement et le CSV dans son communiqué du 22 mai et promet que cette « attitude impardonnable » va avoir des conséquences que le comité exécutif discutera la semaine prochaine.

Que s’est-il passé pour que la CGFP ressorte les armes lourdes, alors même que les fonctionnaires s’étaient montrés tout sucre tout miel dans le cadre des discussions sur une possible tripartite de sortie de crise ? Le 19 mai, dans le cadre d’un débat parlementaire sur l’état d’avancement de la nouvelle loi de 2018 réformant la Police grand-ducale, le ministre de la Sécurité intérieure François Bausch (Déi Gréng) ne put que constater une nouvelle fois les difficultés de recrutement de policiers. Un plan de recrutement (négocié avec le syndicat) prévoit la création de 847 postes supplémentaires – mais les candidats manquent.

C’est alors que le député du CSV Léon Gloden déposa, à côté d’une proposition de loi instaurant une interdiction d’accès et de séjour (Platzverweis) à mettre en œuvre par la police, une motion sur le recrutement, soutenue par tous les partis (à l’exception de l’ADR et de Déi Lénk). Ce texte invite le gouvernement à s’inspirer de la pratique des volontaires dans l’Armée – qui est sans conteste un secteur vital de la souveraineté nationale. Donc d’ouvrir la sacro-sainte fonction publique aux ressortissants des pays-membres de l’Union européenne, avec des clauses de résidence et linguistiques, certes. Et ça, cette hypothétique ouverture, récolte ce no-go absolu de la CGFP. Que même les juridictions européennes ont beaucoup de mal à faire plier sur ce point.

À cette indignation, on ne peut répondre que par la même révolte : ce n’est pas seulement ridicule, mais aussi indigne et irresponsable de réagir de cette manière. Car faut-il rappeler que nous ne sommes plus dans les années 1990, où le fonctionnariat était la voie royale ? Nous sommes dans une pandémie, qui exacerbe encore les inégalités. Non seulement sociales, mais aussi de cohésion nationale. Et on ne parle même pas du partage démocratique, qui a si brutalement échoué en 2015, lors d’un référendum bâclé dont le gouvernement n’a jamais tiré aucune conséquence.

Ce Luxembourg d’aujourd’hui fonctionne à 850 000 personnes en journée, dont 200 000 travailleurs frontaliers qui assurent les services systémiques de la santé (70 pour cent de non-Luxembourgeois), du commerce vital et travaillaient tous les jours durant le confinement, même la peur au ventre, souvent jusqu’à soixante heures par semaine. Sur les 650 000 résidents, 47 pour cent sont de nationalité étrangère. Beaucoup d’entre eux étaient au chômage partiel et ne touchaient que 80 pour cent de leur salaire ces deux derniers mois, alors que les fonctionnaires ont pu passer au télétravail ou au congé pour raisons familiales.

L’attitude radicalement protectionniste, voire identitaire de la CGFP est d’autant plus révoltante, qu’elle risque de stigmatiser toute une profession. Soit quelque 30 000 agents, dont beaucoup sont extrêmement engagés, surtout durant la crise, conjuguèrent eux aussi homeschooling et télétravail, garde d’enfants et mise en place de nouvelles procédures de paiement d’aides au secteur privé et aux citoyens.

Il ne s’agissait que de penser une possibilité de réforme d’accès au métier de policier. La CGFP en fait une lutte souverainiste qui la dégrade.

josée hansen
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