Arts plastiques

Le sourire de Chih-Fan

d'Lëtzebuerger Land du 02.11.2018

En affirmant d’entrée de jeu que « Jean Mich (1871-1932) est un des sculpteurs luxembourgeois les plus remarquables de la Belle Époque », le Musée national d’histoire et d’art (MNHA) donne le ton : la fierté de présenter un artiste qui certes en son temps était connu, mais qui aujourd’hui est sinon oublié, en tout cas peu connu.

Une autre particularité de cette exposition, que l’on pourra voir jusqu’au 31 mars de l’année prochaine, au premier étage du musée du Fëschmaart, c’est que le co-commissaire de l’exposition (avec Régis Moes, conservateur au musée, qui précise comptabiliser 19 œuvres de l’artiste), n’est autre qu’une personnalité du monde politique luxembourgeois : le député socialiste Alex Bodry est, comme l’indique le colophon, un collectionneur passionné de Jean Mich.

« Un sculpteur luxembourgeois à Paris », est le sous-titre choisi assurément pour attirer le visiteur mais aussi, parce que Jean Mich n’était effectivement pas un inconnu dans la capitale française vers 1900 et bien au-delà, puisqu’il a travaillé en Chine, à l’occasion de plusieurs séjours, entre 1903 et 1910. Un pays qu’il ne reverra pas par la suite, car chassé, comme son ami l’ingénieur Eugène Ruppert, qui y travailla sur d’importants chantiers d’infrastructure, par la révolution de 1911. Et parmi ceux qui connaissent Jean Mich encore aujourd’hui, c’est beaucoup grâce à une de ses pièces extrême-orientales, Chih-Fan riant, reprise en 1999 par l’artiste contemporain Juan Munoz…

Mais revenons au parcours hors normes et aux autres œuvres, de Jean Mich, natif de Machtum. Dans la chronologie de la vie de l’artiste présentée au MNHA, on peut voir un touchant portrait, sans doute réalisé d’après une photographie, car il en a la pose statique, de ses parents qu’il réalisa tout jeune au crayon. Leurs origines modestes ne le prédisposaient assurément pas à faire des études artistiques à Paris et à Munich, ni à travailler dans un atelier-studio du quartier de Montparnasse, effectivement l’endroit par excellence de l’effervescence artistique au tournant du siècle dernier. Une photographie le montre travaillant en 1902 chez lui, dans la renommée et chic rue Campagne-Première.

On verra aussi dans l’exposition que Jean Mich, outre la sculpture, avait un coup de crayon assuré et enlevé. C’est démontré par des lithographies pour la revue luxembourgeoise Aïh-Da et les champagnes Mercier en 1907. Connu et apprécié à l’époque dans son pays natal, Jean Mich fut un des membres fondateurs du Cercle artistique, il est l’auteur du monument à Laurent Ménager au Pfaffenthal (1905), de sculptures pour la Caisse d’Épargne (1912), du monument à l’homme le plus fort du monde, John Grün à Mondorf (1914). Mais en 1920, c’est Claus Cito qui remportera le premier prix du concours pour le monument aux soldats ayant combattu dans les rangs français en 1914-1918, plus connu sous le nom de Gëlle Fra. La proposition de Jean Mich constitue une pièce maîtresse de l’exposition monographique mais on peut imaginer que la facture très Arts Nouveaux de la jeune femme laissant tomber d’une main des pétales de roses de la gerbe qu’elle tient dans l’autre, avait un côté moins hiératique et solennel que la figure féminine aux bras levés et au corps comme sculpté par le vent de la proposition de Cito.

Les roses, qui étaient une spécialité horticole luxembourgeoise, reviennent de manière récurrente dans l’œuvre de Jean Mich, tout comme le sourire non seulement sur le visage de cette jeune femme, mais d’autres pièces, ce qui donne – et cela est dit dans l’exposition – une expression enfantine (pour ne pas dire un peu niaise) et stéréotypée (donc réductrice) à ses représentations des Asiatiques. Déjà exposée à Liège en 1913, puis au Salon des artistes français de 1914, Chih-Fan devient néanmoins une pièce à succès de la fonderie parisienne Susse Frères vers 1921-22. Elle est alors tout à fait dans le goût du public pour les objets décoratifs à caractère extrême-oriental.

Jean Mich, ayant dû quitter la Chine où il laissa en plan à cause de la révolution chinoise un important projet de monument au vice-roi à Hanyang (avec son ami luxembourgeois l’ingénieur Eugène Ruppert), s’installera comme artisan-sculpteur en 1922 à Arcueil dans la région parisienne, où il meurt en 1932.

L’exposition Jean Mich (1871-1932), un sculpteur luxembourgeois à Paris, est à voir au Musée national d’histoire et d’art (MNHA), Fëschmaart, Luxembourg-ville, jusqu’au 31 mars 2019 ; ouvert du mardi au dimanche de 10 à 18 heures ; nocturne le jeudi jusqu’au 20 heures ; www.mnha.lu.

Marianne Brausch
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