Schrebergaart

Repli identitaire autour du chou

d'Lëtzebuerger Land du 23.09.2011

Willy Hoffmann était venu avec Linda. Après la première de Schrebergaart – Garden stories de Yann Tonnar (Samsa Film), mercredi dernier au Ciné Belval, il la sortait fièrement de son cartable : « Linda » est une pomme de terre dont le président du Coin de terre et de foyer eschois vient de récolter un exemplaire impressionnant, « qui suffirait à nourrir une famille entière ». Et Willy Hoffmann cherchait, ce soir-là, un correspondant local d’un journal qui veuille bien documenter ce spécimen remarquable d’une variété dont il vante le goût et qui risquerait d’être chassée du marché par l’industrie agro-alimentaire – si un autre jardinier passionné comme lui ne faisait pas de la résistance en Allemagne. Belle fierté de jardinier ou épisode futile ? Le nouveau documentaire de Yann Tonnar, qui a mis trois ans à mûrir, est à l’image de cet épisode. Et ce n’est pas ennuyeux du tout.

Car Yann Tonnar aime les gens. Les petites gens, les gens normaux surtout, qui sont souvent au centre de ses documentaires – lorsqu’il travaillait encore comme journaliste pour RTL Tele Lëtzebuerg, au tournant du siècle, ses reportages consacrés aux touristes sur les campings, avaient fait sensation. Parce qu’il montrait tous les types de touristes, les radins et les chaotiques, les beaufs et les rigoureux, les flambeurs et les philosophes, sans les juger ni les ridiculiser. Schrebergaart est exactement de la même veine. Ici, il a posé sa caméra dans les jardins ouvriers eschois, dont il y en a 600 dans différentes cités plus ou moins chics, plus ou moins populaires, et a laissé parler les gens, de leur vie, de leur passion pour les plantes bien sûr, de leur amour pour la bonne nourriture, de leur mal de patrie dont ils essayent de reconstituer un bout ici, à des milliers de kilomètres de chez eux, de leurs machines et du voisinage avec des gens d’autres nationalités qui ont d’autres approches du jardinage.

Si la première règle du journalisme est qu’il faut toujours une nouveauté pour qu’un fait devienne une information qu’il faudrait partager – quand un chien mord un postier, ce n’est pas une nouvelle, qu’un postier ait mordu un chien par contre oui –, Schrebergaart n’est certainement pas un reportage journalistique. Il ne se passe rien, mais alors vraiment rien d’exceptionnel dans le film. À part le cycle des saisons – les plantations au printemps, la floraison en été, la récolte à l’automne – et parfois la visite d’un « officiel » luxembourgeois qui vient contrôler la taille des cabanes, le degré de pollution des légumes qui poussent à côté de l’usine sidérurgique, la présence d’animaux de basse-cour... Mais dans son calme, dans ce souffle saisonnier, le film est un joli portrait du Luxembourg d’aujourd’hui.

Les jardins ressemblent à leurs exploitants : les Luxembourgeois sont âgés, tous des retraités qui semblent s’être retirés du monde dans leurs petits paradis rangés, loin des soucis quotidiens et des nouvelles sur le chaos du monde que propagent les médias. Ils aiment que leur jardin soit propre, rangé, où chaque chose a sa place, où les légumes ne se mélangent pas et les machines sont plus puissantes que celles du voisin. Bien que se voulant tolérants, ils semblent néanmoins consternés par les us et coutumes de leurs voisins de cité jardinière – 90 pour cent des exploitants sont immigrés –, qui « plantent tout à tort et à travers », aiment garder des animaux qu’ils cuisinent et mangent sur place et vivent quasiment en autarcie grâce à leur hobby.

Ils sont touchants, ces Portugais qui gardent moutons, poules et oies sur leur territoire et passent matin et soir, avant et après leur boulot, s’occuper des plantes et des animaux qui leur permettent non seulement de manger des produits dont ils connaissent l’origine et la qualité, mais aussi de reconstituer un « coin de Portugal », avec les légumes dont ils ont emporté des graines en émigrant. Ou cette grande famille d’origine monténégrine qui vit sur ce lopin de terre comme dans un village transplanté de Yougoslavie à Esch. Ou encore ce vieux couple luxembourgeois qui raconte sa longue vie commune en écossant des petits pois ou en nettoyant des carottes. Et finalement Eric, un ermite français qui a tourné le dos à la société de consommation et vit isolé dans une cabane de fortune installée dans la nature sauvage, dans laquelle il passe ses journées à lire et à réfléchir. Si Yann Tonnar dit avoir voulu faire ce film parce qu’il avait constaté que les gens ressemblaient à leurs jardins et les jardins à leurs exploitants, le film est certainement réussi et offre un portrait intimiste de ces univers clos, romantiquement isolés du monde, et de leurs occupants. Et propose, avec beaucoup d’humour une belle métaphore du Luxembourg.

Néanmoins, et malgré toutes ces qualités, on reste quelque peu sur sa faim dans Schrebergaart et ce sur deux plans : côté esthétique d’abord, le film est banal, les images (caméra : Olivier Koos) presque tristounettes, peu inventives, avec des angles pas toujours opportuns. Côté réalisation ensuite : même si la volonté de Yann Tonnar de ne pas s’impliquer, de toujours garder une certaine distance vis-à-vis de son sujet, qu’il observe en sociologue, voire même en anthropologue, on aurait néanmoins aimé qu’il prenne position, qu’il s’implique davantage et choisisse un angle plus clair ou raconte une histoire autre que la seule succession immuable des saisons. En se consacrant davantage à la menace que fait planer la modernisation sur ces jardins par exemple – l’épisode le plus frappant dans ce sens étant l’avertissement communal que des occupants devaient quitter leur jardin parce que la commune y a un grand projet d’urbanisation.

josée hansen
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