La réunification des deux Corées

L’amour ne suffit pas

d'Lëtzebuerger Land du 01.11.2013

Constantin revient à la maison. Le plus naturellement du monde, comme si de rien n’était, il rentre chez lui, tourne la clé dans la serrure et revient. Elisabeth est là, assise à la table de sa cuisine et se réjouit de le revoir, comme s’il venait de partir. Mais elle y est attablée avec un autre homme, le nouvel homme de sa vie – car ça fait dix ans que Constantin l’a quittée. Il est revenu parce qu’il avait oublié de lui dire au revoir.

Un couple rentre d’une soirée arrosée. L’homme remercie la nourrice, une femme d’un certain âge, sa femme va voir si les enfants dorment – mais ils ne sont pas dans leur chambre, ni nulle part ailleurs dans l’appartement. Cris et crise – où sont-ils ? La nourrice panique, le couple appelle la police... Jusqu’à ce qu’il s’avère que le couple n’a pas d’enfants, ne peut pas en avoir, mais que les deux s’accrochent à cette illusion parce que « sans nos enfants, nous disparaissons. »

Une mère et un père se déchirent sur l’engagement volontaire dans l’armée de leur fils adulte pour aller se battre dans une guerre que la mère trouve absurde. Elle voudrait que son mari fasse entendre raison au fils, mais il refuse – parce qu’il admire l’idéalisme du garçon qui veut aider à changer le monde. Alors que la mère est dévorée par la peur de la perte, le père lui reproche son égoïsme : « Il y a plus important, plus urgent, que cette idée de l’amour que tu défends ! ».

Quelle étrange étrangeté que celle décrite par Joël Pommerat dans La réunification des deux Corées, un spectacle créé en début d’année au Théâtre de l’Odéon à Paris (où l’auteur et metteur en scène était alors encore artiste associé) et coproduit par les Théâtres de la Ville, qui l’a présenté la semaine dernière. C’est la première création du très prolifique Pommerat jamais montrée au Luxembourg, et il était temps, car l’artiste est un des créateurs les plus en vue du théâtre francophone en ce moment. Avec sa compagnie Louis Brouillard, il crée deux à trois spectacles par an, qu’il monte avec un noyau dur d’acteurs, autour d’un important travail d’improvisation, et ça se voit. Les acteurs – Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Yannick Choirat, Philippe Frécon, Ruth Olaizola, Marie Piemontese, Anne Rotger, David Sighicelli et Maxime Tshibangu – sont tous tout simplement époustouflants dans leur désorientation, malléables à merci dans des dizaines de rôles qui s’enchaînent à la vitesse grand V lors de la vingtaine de scénettes qui forment la pièce.

La scène bifrontale entrecoupe, à la manière du podium d’un défilé de mode, les gradins sur lesquels est installé le public, comme si chacun regardait, en même temps que le spectacle, son propre miroir. Il y a les couples d’amoureux qui ne peuvent se détacher avant que ça commence, les étudiants, les amies et les copains, sous les lumières durant l’attente initiale... Dès la mise en espace, Joël Pommerat et sa troupe montrent l’impossibilité de l’amour, son absurdité aussi. Qu’il s’agisse de l’amour transgressif d’un éducateur pour un enfant qui lui est confié ou d’un curé pour une prostituée, de l’amour naissant entre deux voisins, de l’amour naïf d’une jeune handicapée enceinte pour le père de son enfant (elle refusera d’avorter, malgré l’insistance du directeur du foyer dans lequel elle vit), de l’amour glauque, de l’amour absolu, de l’absence d’amour...

Puis soudain, il y a cette apparition surréelle : Agnès Berthon, androgyne, rachitique, blond platine, dans une combinaison blanche sertie de strass, qui chante (avec la voix de Mathieu Ha) une chanson mélancolique qui vous brise le cœur – puis disparaît. Comme tous les autres personnages apparaissent comme par magie, puis redisparaissent de la même manière. Des meubles et quelques accessoires banals, les lumières et effets de scène efficaces (par Eric Soyer), un pendu et même des auto-tamponneuses – il faut ce qu’il faut pour créer une ambiance. C’est ça, le génie formel de Joël Pommerat – qu’on peut sans conteste comparer à Christoph Marthaler pour le naturalisme de ses personnages, qui semblent tous conscients qu’ils sont perdus. Existentiellement perdus.

« Je veux divorcer parce qu’il n’y a pas d’amour entre nous, » dit une femme au début de la pièce. En écho, une autre, plus jeune, quittera son mec, qu’elle aime pourtant, parce que « l’amour ne suffit pas. »

josée hansen
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