Chronique Internet

Off-Chain

d'Lëtzebuerger Land du 26.01.2018

Une des faiblesses notoires des principales blockchains utilisées aujourd’hui dans le monde est leur capacité limitée. Sur celle du bitcoin comme sur Ethereum, impossible d’enregistrer plus d’une dizaine de transactions par seconde. Cette limitation freine fortement l’essor des innombrables projets qui entendent capturer le potentiel de cette technologie dans un maximum de domaines, de la fintech à l’humanitaire en passant par les registres distribués ou les marchés prédictifs. Car il faut se rendre à l’évidence : tant qu’il reste difficile, voire impossible d’augmenter de manière fiable le rythme des transactions traitées par la chaîne de blocs, ces projets risquent de rester lettre morte. C’est pourquoi les développeurs de l’univers crypto consacrent beaucoup d’énergie à mettre au point des solutions pour surmonter ce goulet d’étranglement. Ce qu’on appelle « Off-Chain » consiste à mettre en place une infrastructure qui est distincte de la blockchain tout en lui étant intimement associée, capable d’un débit suffisamment élevé pour pouvoir envisager les milliers de transactions par seconde requis pour des usages « universels » tels que les systèmes de paiement. En même temps, pour être viable, cette solution ne doit pas renoncer au caractère décentralisé de la technologie, un des principaux garants de son caractère infalsifiable et donc de la confiance que ses utilisateurs sont susceptibles de lui vouer.

Un des projets les plus prometteurs dans le domaine de l’Off-Chain est Lightning Network, liée à la blockchain Bitcoin, qui mène en ce moment pour la première fois des essais portant sur des tokens « réels ». Certes, il ne s’agit que de l’équivalent de quelques milliers de dollars pour l’instant. Mais si ces essais venaient à confirmer le caractère opérationnel et fiable de la plateforme, il faudrait revoir de fond en comble la façon dont nous voyons la blockchain : de technologie innovante mais pataude, elle deviendrait révolutionnaire et suffisamment agile pour devenir aussi universelle que la paire de protocoles TCP/IP qui a permis à Internet de devenir ce qu’il est aujourd’hui. C’est d’ailleurs l’analogie qu’utilisent les promoteurs de Lightning pour expliquer son fonctionnement : si la blockchain représente l’infrastructure physique du Net, Lightning y ajoute avec les nodes (« Lightning Nodes ») les adresses IP (qui servent à échanger des paquets de données entre adresses uniques présentes sur Internet), et des canaux (« Lightning Channels ») comparables aux flux de type TCP (transmission control protocol) qui régulent le trafic entre adresses IP. À la différence qu’au lieu de données, ce sont des transactions qui sont véhiculées entre les points du réseau.

Deux intervenants souhaitant mener entre eux des transactions libellées dans le token d’une blockchain les réalisent à l’aide de cette architecture, qui repose sur des smart contracts de point à point recensés sur la blockchain mais dont le contenu est géré à part. Ces deux intervenants peuvent mener des transactions multiples dans ces smart contracts, sans que le résultat ne soit nécessairement enregistré à chaque fois sur la blockchain. Toutefois, chacun d’entre eux peut à tout moment choisir de clore le smart contract et d’en consigner l’état final sur la blockchain, qui intervient à ce moment-là comme arbitre. Ce réseau est donc un écheveau décentralisé de relations transactionnelles établies à la demande entre participants. Outre sa capacité de monter en échelle, il est aussi présenté comme étant compatible avec différentes blockchains pour autant que celles-ci partagent les mêmes fonctions cryptographiques de hash (calcul d’empreinte).

Les solutions telles que Lightning ou Raiden, une architecture off-chain adossée à Ethereum, présentent l’avantage de ne pas requérir de grandes quantités de confiance entre participants : le fait que chaque partie d’un smart contract puisse à tout moment le clore étale le risque. Leur structure décentralisée permet de conserver les avantages inhérentes à la blockchain. On peut donc espérer que c’est donc grâce à une telle couche ajoutée à son architecture de base que la blockchain pourra prochainement passer à la vitesse supérieure.

Jean Lasar
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