Chronique Internet

Pédaler en chambre et en réseau

d'Lëtzebuerger Land du 23.08.2019

Pour les adeptes du cyclisme, et en particulier pour ceux vivant dans des régions aux hivers rudes, s’entraîner chez soi en enfourchant son vélo monté sur plots dans son garage n’est pas nouveau. Pour ceux qui trouvent cette pratique solitaire fastidieuse, les clubs de fitness ont inventé le « spinning », qui propose de pédaler et de transpirer en groupe sur des vélos fixes en bénéficiant des instructions d’un entraîneur braillard et impitoyable sur fond de tubes diffusés à tue-tête. Désormais, des entreprises qui combinent ces modes d’entraînement pour faire pédaler leurs utilisateurs en réseau, sur des étapes de montagne mythiques virtualisées ou dans des classes de spinning à tout rompre, touchent des centaines de milliers d’utilisateurs. Les plus connues sont Peloton, qui vend des vélos connectés et équipés d’un grand écran tactile ainsi que des abonnements qui donnent accès à ses classes de spinning en temps réel ou en différé, et Zwift, qui propose un univers cyclable qui s’étend sur plusieurs continents dans lequel le vélo, monté sur un « turbo trainer » et connecté via un laptop ou une tablette, sert de contrôleur. Grâce à la gestion de la résistance exercée sur la roue arrière, l’effort demandé au cycliste est proportionnel à la pente, mais l’application pousse le réalisme jusqu’à le diminuer légèrement lorsqu’on se place dans la roue d’un autre cycliste.

Nées il y a environ cinq ans aux États-Unis, ces entreprises commencent à débarquer en Europe. Chacune compte plus d’un million d’utilisateurs, ce qui démontre que l’engouement est réel. Peloton, valorisée à quelque quatre milliards de dollars lors de sa dernière levée de capitaux, vend son vélo fixe connecté entre 2 200 et 2 700 dollars, selon la formule choisie, l’abonnement mensuel étant à 39 dollars. La seconde propose des équipements qui coûtent entre 350 et 1 500 dollars, avec un abonnement mensuel à quinze dollars. 

Dans les deux cas, le cycliste pédale chez lui, mais déploie ses efforts au sein de communautés virtuelles comptant des centaines ou des milliers d’autres cyclistes, avec lesquels il peut communiquer et comparer ses performances. Dans Peloton, on choisit son instructeur préféré ; dans Zwift, on peut participer à des étapes en temps réel, ce qui met en contact avec les autres coureurs inscrits. Les sites web des deux startups montrent que cette notion de communauté est une part centrale de leur stratégie, les tarifs pour les accessoires et les accès mensuels étant présentés comme le moyen de s’assurer de s’entraîner efficacement tout en en tirant le plaisir d’expériences partagées. Les réseaux sociaux rattachées aux deux plateformes jouent un rôle essentiel, facilitant les échanges grâce à des messageries instantanées et faisant largement appel aux classements et aux incitations à se surpasser.

L’avènement de ces formules d’entraînement en chambre sonnent-ils le glas de la pratique traditionnelle du vélo amateur et le triste triomphe du repli sur soi ? Menace-t-il le modèle d’affaires des clubs de fitness ? Commentant l’arrivée de ces plateformes au Royaume Uni dans le Guardian, Simon Usborne relève que, selon British Sport et British Cycling, on y note ces derniers temps une baisse sensible de l’utilisation du vélo tant pour se rendre au travail que pour se détendre ou faire du sport, la faute aux nids-de-poule, à la pollution et aux morts causées par les camions. Au moins, par rapport aux jeux vidéo qui sédentarisent, ces plateformes sont-elles de nature à faire bouger les gens. Le fondateur de Zwift, un Coréen transplanté de New York à Londres et cycliste frustré qui a développé la plateforme pour répondre à son propre besoin, entend d’ailleurs contribuer à mettre en mouvement les jeunes accros aux jeux en ligne en leur offrant, s’ils ont moins de seize ans, de participer gratuitement à la plateforme.

Jean Lasar
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