L’opérateur de satellites SES, gloire entrepreneuriale nationale, traverse une crise existentielle avec un plan social et une restructuration à la clef. Le sujet cristallise les tensions

Le fleuron au fusil

d'Lëtzebuerger Land vom 12.06.2020

Bille en tête Au Cercle-cité mardi après-midi lors d’une séance parlementaire en format « Covid-19 », Laurent Mosar mâche frénétiquement son stylo noir. Il le pose sur son pupitre puis le remet en bouche. Le député CSV croise les jambes, se redresse puis les entrelace à nouveau. Le leader de l’opposition pour les polémiques économiques attend, impatient, la confrontation avec le ministre des Communications Xavier Bettel (DP) au sujet de sa gestion du dossier SES, dont l’État détient un tiers des droits de vote et trente pour cent du capital (via la SNCI et la BCEE). L’opérateur de satellites luxembourgeois a annoncé une restructuration et un plan social il y a dix jours. Dans un communiqué envoyé vendredi 29 mai en début de soirée (vieille ficelle de communicant pour limiter l’écho médiatique que d’envoyer la mauvaise nouvelle une veille de weekend), le groupe basé à Betzdorf informe que dix à quinze pour cent de ses employés passeront sous les fourches caudines de la restructuration, y compris au Luxembourg.

Le groupe compte 2 159 salariés dans le monde selon le rapport annuel 2019, environ 650 au Grand-Duché. Internationalement, entre 215 et 324 personnes souffriront des multiples fermetures de sites annoncées. Leur évocation lève le voile sur l’empire SES. Les bureaux de Bruxelles, de l’Île de Man, de Zurich, de Varsovie et du centre-ville de Londres ferment leurs portes. Des relocalisations sont opérées vers d’autres sites : en périphérie de la capitale britannique, à Kiev, à Stockholm, à La Haye et au quartier général luxembourgeois. Pour autant, 60 à 70 personnes y seront bien concernées par un plan social d’ores-et-déjà annoncé par la direction. Cela émeut évidemment les syndicats. D’autant plus que SES a publié fin mai un bénéfice net de 300 millions d’euros pour 2019. Dans un communiqué envoyé aux rédactions en fin de semaine passée, « le LCGB et l’OGBL dénoncent une politique de licenciements secs au sein d’une entreprise qui est pourtant saine ».

Des salariés contactés se disent « surpris » des récentes annonces de plan social à Luxembourg, car beaucoup « se sentaient en sécurité » dans une entreprise substantiellement capitalisée par l’État. Ils disent comprendre la nécessité de restructuration, mais elle pourrait passer, selon eux, par des départs volontaires et des reclassements. Le nombre de licenciements n’a pas encore été officialisé. La discussion entre les syndicats et la direction dans le cadre de la procédure légale n’a elle-même pas officiellement démarré. Les syndicats rappellent dans leur communication que les délais pour la négociation de plans sociaux sont suspendus jusqu’à la fin de l’état de crise, le 24 juin. Une source syndicale explique néanmoins que des pourparlers ont débuté. Des membres du comité exécutif ont présenté via vidéoconférence la semaine dernière, l’impact que pourrait avoir le plan social sur leurs départements respectifs. Tous seraient concernés. La partie syndicale admet la bonne volonté de la direction en termes de discussion : « Ils ne sont pas obligés ». Celle-ci a été entamée avec la délégation du personnel et lors des traditionnels « staff meetings » il y a déjà quelques semaines en marge du déploiement du programme « Simplify and Amplify ». Mais la volonté de réaliser un plan social, sur laquelle le groupe ne semble pas vouloir revenir selon une source syndicale, tient à cette logique de simplification… et de rationalisation de la structure de coûts. Le groupe ambitionne de gagner entre quarante et cinquante millions d’euros annuels d’Ebitda (le résultat avant impôts, intérêts et surtout dépréciation et amortissements, ce qui a un effet quand on opère de couteux satellites par dizaines).

Pesanteur politique La direction se montre nerveuse au cours et en marge des discussions. « Ils essaient de ne pas faire de bruit. Ils n’étaient pas contents du tout de notre communiqué », nous indique un syndicaliste. L’instrumentalisation politique de ces développements économiques menace. Un observateur remarque néanmoins que le politique a bien assez de matière à polémique en marge de la gestion de la pandémie de Covid-19. Une prise de bec au sujet d’une entreprise privée (bien que capitalisée à trente pour cent par l’État et emblématique de l’esprit d’entreprendre national) paraîtrait déplacée.

Mardi à la « Chambre » et lors d’une conversation téléphonique le jour suivant, Laurent Mosar s’inquiète moins du plan social que du sort de la société, véritable fleuron de la diversification industrielle du Luxembourg au lendemain de la crise de la sidérurgie. À la fin des années 1980, SES lance le premier satellite Astra pour connecter les foyers à la télévision. Avec pour clients Sky, RTL Group, Canal +, ARD, ZDF ou Viacom (pour ne citer qu’eux), SES distribue aujourd’hui la vidéo dans 367 millions de foyers et touche, selon ses estimations, un milliard de personnes. 1,2 des deux milliards de chiffre d’affaires (soit 59 pour cent) provient de cette activité (selon la comptabilité du groupe… lequel la présente évidemment comme il entend pour autant que cela ne déroge pas aux normes IFRS). Or les revenus de la télévision par satellite s’érodent face à la démocratisation de l’internet à haut débit et la concurrence des plateformes de streaming (Netflix ou Amazon Prime). Finies donc les grosses marges bien juteuses tirées des marchés publicitaires et des abonnements aux bouquets de la sacrosainte télé. SES a dû se réinventer, notamment sous la houlette de Karim Sabbagh entre 2013 et 2018, en acquérant la constellation de satellites de O3B en orbite terrestre moyenne (autour de 8 000 kilomètres d’altitude) et ainsi compléter sa flotte en orbite géostationnaire (à 36 000 kilomètres de la croute terrestre) pour mieux distribuer de la donnée, notamment dans les endroits du globe peu accessibles ou sur des sites en mouvement (comme les avions via Gogo ou Eagle Eye ou les navires, via les opérateurs comme MSC). C’est ce qui est aujourd’hui désigné par l’activité Networks. Mais SES a cassé sa tirelire et doit rembourser une dette qui pèse aujourd’hui 3,22 fois son Ebitda annuel, soit quasiment quatre milliards d’euros. Alors que la marge bénéficiaire de l’activité Vidéo fond doucement année après année et que l’activité Networks progresse (Land, 02.08.2019). C’est en tout cas ce que la communication financière fait valoir. On pourra toujours relativiser la répartition des revenus par branche quand ceux-ci proviennent d’une même infrastructure qu’est la constellation de satellites. Pour se donner une idée, le groupe SES recense plus de filiales (120 selon nos calculs), liées à différents services offerts, que de satellites (autour de 70). Comment retracer depuis l’extérieur les origines et destinations exactes des recettes ?

État de siège L’inquiétude transparait par le truchement des marchés. L’action de SES s’est effondrée, passant de 28 dollars en 2015 à 6,93 à l’ouverture des bourses européennes ce jeudi 11 juin 2020. Ces années sont qualifiées de « difficiles » par Romain Bausch, président sortant de l’entreprise, après plus de deux décennies de croissance presque obscène. La figure tutélaire de l’opérateur témoignait auprès du Land début mars 2020. Le cours de l’action SES venait de s’effondrer à un plus bas historique de cinq euros, consécutivement à l’annonce d’un sabrage du dividende (de moitié) et d’une révision des objectifs financiers à la baisse. « Le cash est là », confiait Romain Bausch, mais la société ne fait plus rêver en termes d’investissement. Des projets de constellations de milliers de satellites en orbite basse (Leo) portés par les fancy entrepreneurs Elon Musk (Starlink) et Jeff Bezos (Kuiper) assombrissent les ambitions d’apparence plus conservatrice de la quadragénaire SES. D’autant plus que l’opérateur de Betzdorf est le seul à avoir parié sur le Meo (orbite moyenne). L’annonce du plan social a fait grimper la valeur de l’action d’un euro. Mais elle a rechuté ensuite.

Le député Laurent Mosar interpelle le Premier ministre et ministre des Communications dans ce contexte, à l’aube de la scission des activités Vidéo et Networks envisagée depuis le mois de mars dans le cadre du programme « Simplify and Amplify ». De quelle nature sera cette séparation ? Est-ce que le siège de la filiale Networks, le cas échéant, déménagera aux États-Unis où les marchés s’obtiennent et se jouent ? Quelle stratégie l’État luxembourgeois suit-il ? Ces questions sont effleurées par Xavier Bettel. « SES est une entreprise privée » pour qui l’on veut « nëmmen dat bescht ». Cela passe selon le Premier ministre, par une politique d’innovation, davantage de flexibilité, mais aussi une rationalisation, ce compris un plan social, « pour rester compétitif » et garder un bon credit rating afin d’accéder à des emprunts bons marchés. « Mais le Luxembourg est et restera le siège de cette firme », a martelé Xavier Bettel en arguant des accords de concession (renouvelés en décembre jusqu’en 2042) pour exploiter l’arc géostationnaire luxembourgeois.

Mercredi, Laurent Mosar n’est pas convaincu par les réponses du ministre de tutelle de SES. Le groupe perd sa Mëllechkou (la vidéo) et sa situation financière générale « est très fragilisée », croit savoir le député CSV. Ce qui placerait SES sous la menace d’un « unfriendly takeover », notamment de la part de Télésat Canada, une hypothèse déjà évoquée la veille au Cercle-cité, qu’il tient d’une source chez SES qui tire elle-même l’information de la presse spécialisée. Laurent Mosar s’interroge en outre sur la place de l’État dans le capital d’une éventuelle spinoff Networks. « Je suppose qu’un investisseur tiers n’acceptera pas un État actionnaire avec une minorité de blocage », comme c’est le cas au niveau du groupe… qui lui-même perdrait son ADN national. Laurent Mosar souligne que « le président et le CEO ne sont plus luxembourgeois » et que la présence de nationaux s’amenuise.

Red line Cette « éventuelle séparation des activités Vidéo et Networks au sein de SES » selon les éléments de langage diffusés par le département communication demeure officiellement schématique. « We had started initial discussions through engagement with rating agencies, tax specialists and investors but we will only be able to provide an update on this by end of Q3 », dit la responsable des relations presse aux journalistes pressés. L’on comprend néanmoins que SES devra lever des capitaux pour financer ses projets de développement dans le « réseau ». Un partenaire industriel, un consortium financier ou éventuellement une cotation en bourse permettraient de lever les fonds nécessaires. La question de la dilution des voix de l’État se posera en fonction du contrat d’association (si par exemple des parts au niveau du groupe sont échangées contre des parts au niveau de la filiale et du cash). Selon une source proche du gouvernement, ses représentants ont plusieurs fois rappelé (encore une fois cette semaine au cours d’un conseil d’administration en vidéoconférence mardi) aux autres actionnaires que la présence du siège de SES et de l’essentiel de l’activité Networks devaient demeurer au Grand-Duché. Telle est « la ligne rouge ». L’ambition consiste à développer des applications liées à la communication par satellite autour de Betzdorf. Un parallèle peut être établi avec RTL, autre société liée à l’État par concession qui a annoncé un plan social il y a moins d’un an : développer des services autour d’infrastructures et de compétences existantes.

Dans un entretien au Wort cette semaine, le CEO Steve Collar assure que « la main d’œuvre au Luxembourg continuera d’augmenter ». La ritournelle schumpétérienne de la destruction créatrice – « Nous sommes en sureffectif dans certains domaines et en sous-effectif dans d’autres » – est resservie. Elle résonne toutefois ici comme un chant des sirènes adressé aux éventuels investisseurs dans le nouveau projet Networks. On habille la mariée et on montre qu’une société avec un État disposant d’une minorité de blocage peut avancer sur un plan social quand cela est nécessaire.

Pierre Sorlut
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