Séries

Vernon Subutex, de l’écrit à l’écran

d'Lëtzebuerger Land vom 30.08.2019

Produite et diffusée par Canal +, la série française inspirée du best-seller de Virginie Despentes était fortement attendue, tant des spectateurs que des nombreux lecteurs que compte l’auteure de Baise-moi (1994) et de King Kong Théorie (2006). Bien établie auprès des jeunes générations, la notoriété de l’écrivain, membre de l’académie Goncourt depuis 2016, ne pouvait que séduire les argentiers de Canal +. Le mythe d’une chaîne sulfureuse et « rock and roll » dans ses fondements pouvait alors perdurer au contact d’un monument littéraire comme Vernon Subutex, où s’entrelacent indifféremment les références musicales, intellectuelles et porno. Il existe ainsi une certaine proximité culturelle entre l’univers de Vernon Subutex et l’histoire de Canal +.

Neuf épisodes de trente minutes ont été réalisés, centrés sur les deux premiers tomes de Vernon Subutex. Un format court, dont sortiront frustrés les admirateurs de la romancière originaire de Nancy. Non seulement le dernier volet de la trilogie fut en effet sacrifié, donnant une vue incomplète et tronquée du récit. Mais on ignore à ce jour si cette mini-série connaîtra – ou non – une seconde saison.

Entre temps, Despentes a joué à l’écrivain trahie – comme autrefois Marguerite Duras devant l’adaptation de L’Amant (1992) par Jean-Jacques Annaud – en décriant, sans même l’avoir vue, l’adaptation télévisuelle de son roman. Jusqu’à dénoncer, dans un entretien accordé à la revue Society, les liens de parenté et d’intérêts qui pèsent sur la réalisatrice : Cathy Verney « (…) est la sœur d’un très haut placé de Vivendi, très, très proche de Bolloré. Ça, je l’ai compris quand on a commencé à travailler, et tu te rends vite compte qu’il n’y a pas de discussion possible : toi, tu vas partir, et elle va rester faire ce qu’elle veut. Et c’est ce qui s’est passé. » Virginie a donc choisi de prendre l’oseille et de claquer la porte au bout de trois mois de collaboration.

Plus pop que rock finalement, la série arbore une esthétique léchée, voire policée, à l’image de ce que sont devenus vingt-cinq ans plus tard ses personnages – des férus de musiques underground rentrés dans le rang du conformisme et du salariat désenchanté… Gueule de bois assurée, tant l’époque a (mal) tourné. Son héros, le disquaire Vernon Subutex, autour duquel se rassemble toute une faune nocturne, est interprété par Romain Duris : un choix générationnel motivé notamment pour son rôle de rebelle dans Le Péril jeune (Klapisch, 1994). Depuis De battre mon cœur s’est arrêté (Audiard, 2005), l’acteur a cependant su étoffer son jeu et briser son image de midinet de l’Auberge espagnole (Klapisch, 2002).

Il n’était pourtant pas facile d’endosser les habits d’un disquaire devenu clochard céleste. Car les pauvres, on le sait, sont rarement pris pour héros des films et séries TV. Tabou politique par excellence, la pauvreté est visible partout dans la rue et nulle part sur les écrans. Elle repousse le public, ravive des peurs ancestrales, objet d’une double exclusion – sociale et artistique. Une situation d’autant plus paradoxale quand on sait que Charlot-the-Tramp fut aussi la première vedette internationale de cinéma. Vernon Subutex n’est cependant pas une comédie burlesque, ni même tout à fait une fable sociale. Certes, on suit pas-à-pas la descente aux enfers de Vernon, depuis l’expulsion de son appartement parisien à sa nouvelle condition de vagabond. On assiste aux retrouvailles avec ses ami.e.s, dont les liens de solidarité, effilés par le temps, sont mis à l’épreuve. Fidèle sur ce point au roman, la réalisatrice injecte une part de mysticisme dans la dérive suburbaine de notre héros. Ses épreuves ascétiques deviennent spirituelles, métaphysiques, en communion avec les éléments naturels. Le réalisme social côtoie la poésie d’une liberté acquise au prix de la privation matérielle. À travers cette figure du bel échoué se décèle une critique féroce d’un mode de vie basé sur la consommation et l’accumulation du capital.

L’intrigue, quant à elle, est digne d’un véritable polar, en même temps qu’elle est prétexte à explorer les différentes strates de la société française. La recherche des K7 testamentaires léguées à Vernon par le chanteur Alex Bleach, retrouvé mort d’une overdose le lendemain de ses confessions, en est le fil conducteur. C’est cette quête aussi qui vient relier entre eux tous les personnages de cette œuvre chorale. Il faut saluer enfin la qualité d’ensemble du casting. Outre l’interprétation émouvante de Romain Duris, on retrouve, à l’autre extrémité de la pyramide, l’excellent Laurent Lucas dans le rôle du chef d’entreprise véreux, mais aussi la chanteuse Fischbach en féministe éprise de la Hyène, personnage aussi sombre qu’attachant ayant révélé l’actrice Céline Sallette. Philippe Rebot (Xavier Fardin) et Florence Thomassin (Sylvie Langlois) font merveille dans leurs costumes neufs de bourgeois parvenus. Fresque teintée de nostalgie sur une époque révolue, Vernon Subutex s’illustre aussi par sa bande-originale foisonnante, de Daniel Darc à Suicide, en passant par The Thugs et tant d’autres formations musicales à redécouvrir.

Les neuf épisodes de Vernon Subutex sont diffusés en intégralité sur myCanal.

Loïc Millot
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