Baise m'encor, rebaise-moi et baise

Tant que les gens font l’amour

d'Lëtzebuerger Land du 12.12.2014

Comment rendre justice au désir, cette pulsion vorace et innée qui échappe à notre conscience bien pensante ? Faut-il le chanter avec envie ou le murmurer avec pudeur ? Dans la cosmologie de l’amour charnel du spectacle de Katia Scarton-Kim, joué actuellement au théâtre du Centaure, le tramway nommé Désir peut passer par la sodomie, ou, formulé différemment, la nostalgie de l’étoile peut donner envie à taper dans la lune. Scalper le Mohican, se tutoyer le hanneton ou encore se faire mazouter le pingouin, en veux-tu en voilà un staccato d’une ribambelle d’expressions de pratiques sexuelles déclamées sur un ton conférencier à tour de rôle par Nicole Max, Jacques Roehrich et Katia Scarton-Kim.

Baise m’encor, rebaise-moi et baise est un titre emprunté à une poétesse du XVIe siècle qui, en deux quatrains et deux tercets, réunit la sensualité et le platonisme dans un poème qui dévoile toute la complexité de la relation amoureuse. Le poème fait partie du collage de textes concocté par la metteuse en scène qui ausculte le désir sous toutes ses coutures. Ainsi le ton neutre des séances de statistiques sur le déclin progressif des coïts chez l’homme et la vivacité des zones érogènes de la femme, côtoie le sonnet du trou du cul, un poème à quatre mains de Verlaine et de Rimbaud ainsi que des interludes musicaux comme les demoiselles de Colette Renard ou l’alibi de la libido de Marie-Paule Belle, qui rythment l’ensemble. Chacun de ces textes est truffé de métaphores sexuelles tellement riches de sens qu’elles pavent le chemin d’un orgasme comique résultant dans un éclat de rire continuel auprès du public. Le besoin voyeuriste du spectateur est également assouvi en pénétrant dans la sphère intime de la correspondance amoureuse des dinosaures de la littérature comme Henry Miller ou Guy de Maupassant. Ainsi, James Joyce, ce chaud lapin sans le sou dépense ses derniers deniers pour que sa femme Nora s’achète une culotte à volants avec de grands nœuds de ruban cramoisi. Ceci pour le plaisir de contemplation de Jim qui précède une bonne dose d’amour immonde qu’il communique à sa bien-aimée avec une sincérité admirable. À côté du langage putassier de Joyce, Alain Robbe-Grillet passe pour un ange romantique en décrivant les vallées, les collines et les chemins mouillés du jardin de sa femme qu’il cultive avec soin.

Quand le spectacle se détourne tout d’un coup des grands classiques et des expressions rigolotes pour aborder le réel d’une manière plus frontale, l’entreprise de Scarton-Kim prend de l’ampleur. Après un passage par des annonces insolites type Meetic, glanées sur la toile, arrive le moment ou les trois acteurs, assis sur des chaises, se mettent à incarner des témoignages de personnes âgées recueillis et mis en forme après un long processus d’entretiens par la metteuse en scène. La brutalité émotionnelle de ces tranches de vie d’individus anonymes touche et le rire du début s’évapore. Nous avons quitté la fiction pour la réalité une fois pour toutes avec le témoignage de Suzanne, 92 ans, qui nous parle du paradoxe parlant entre son éducation conservatrice et son besoin de toujours avoir deux amants à la fois. Ou encore avec le témoignage de Bernard, 72 ans, qui, après avoir perdu son vis-à-vis, recommence doucement à regarder les vielles dans le métro tout en s’interrogeant pourquoi il le fait et jusqu’où ça va le mener.

Du côté des acteurs, Nicole Max excelle dans un humour sec quant l’amplitude de ses mouvements de bras servant à décrire le dépliement du pénis fibroélastique du taureau se transforme progressivement en gestes d’une hôtesse de l’air indiquant les portes de sorties, et touche quand elle incarne le témoignage fulgurant de la veuve Rambouillet qui se révolte contre la position dominante de l’Église sous la forme de l’abbé Violet, le directeur du mariage chrétien. Jacques Roehrich, à la fois coq dans la cour, charmeur perdu entre deux nymphes, James Joyce et Robe-Grillet, sait également saisir le violoncelle et le jouer comme s’il touchait le corps d’une femme ou chanter le bulletin de santé de Brassens avec entrain. Si la pluridisciplinarité de l’entreprise et les multiples casquettes que chacun des trois acteurs doit revêtir est un défi de taille, le rythme effréné du début du spectacle manque d’une brise de lâcher prise nécessaire à chaque entreprise amoureuse. Louons la noble intention de Scarton-Kim de nous dévoiler le désir et le sexe sous forme d’un voyage dans le temps, qui, à travers le rire cathartique qu’il provoque pourrait décomplexer le public autochtone.

Baise m’encor, rebaise-moi et baise ; mis en scène par Katia Scarton-Kim, avec Nicole Max, Katia Scarton-Kim et Jacques Roehrich, au Théâtre du Centaure encore ce soir, 12 et demain, samedi 13 décembre à 20 heures, ainsi que dimanche 14 à 18H30 ; pour plus d’informations : theatrecentaure.lu.
Thierry Besseling
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