Rentrée judiciaire

Profondément malsain

d'Lëtzebuerger Land vom 14.10.2011

Arrêtez vos lamentations de gâtés, ce ne sont ni les mendiants, ni les jeunes qui vous font les poches, mais les patrons indélicats qui risquent de vous mettre sur la paille ! C’est une interprétation de l’appel surprenant du procureur général d’État Robert Biever, jeudi, lors de son allocution pour la rentrée judiciaire. Même si les affaires criminelles ont augmenté depuis l’abolition de la Cour d’assises, dit-il, il faut arrêter de faire l’amalgame entre criminalité et sentiment d’insécurité.

D’abord les mendiants : ils ne font de mal à personne. Leur présence peut être perçue comme désagréable et décalée dans un pays de riches comme le nôtre, mais faire la manche n’a rien d’une infraction. D’une part, Robert Biever s’est montré compatissant envers les bonnes gens affolées devant les jeunes déglingués, arborant des coiffures extravagantes, squattant la place d’Armes – surtout lorsqu’ils sont accompagnés d’un gros chien. Mais de là à revendiquer que la police doive embarquer tout le monde, à la façon Maigret, et à crier sur tous les toits que la Kinnékswiss est une zone de non droit, il y a une ligne jaune à ne pas franchir. Cette attitude est irresponsable, maintient le procureur général d’État, qui conteste ainsi le dogme que la délinquance juvénile est toujours en terrible augmentation – ce n’est pas vrai, même si cette affirmation nous est servie comme un moulin à prières dans les discours officiels. « Les personnes qui propagent de tels propos n’y connaissent rien, ou bien elles ne font que semer ce sentiment d’insécurité qui ne correspond pas à la réalité, a-t-il martelé, ce sont les mêmes personnes qui pensent qu’autrefois, tout était bien mieux, que dans le temps, même l’avenir était meilleur. » D’ailleurs, le législateur connaît uniquement le terme « protection de la jeunesse » et non celui de délinquance juvénile, cette nuance reste d’une importance capitale.

La lutte des classes aurait-elle atteint les plus hautes sphères feutrées de la justice ? Hier, le procureur général a notamment posé la question pertinente des priorités de la justice pénale. Deux tiers des affaires traitées concernent des délits de circulation. C’est énorme. Or, Robert Biever peine à croire que l’énergie criminelle des Luxembourgeois se concentre de manière quasi exclusive sur cette matière-là. « La proportion de ces délits par rapport à la criminalité normale ne correspond pas à la réalité, elle est même fondamentalement malsaine, » a-t-il observé en enchaînant par une autre anomalie concernant cette fois la criminalité en col blanc : les faillites frauduleuses.

900 faillites en un an … et tout juste six condamnations, seulement sept affaires ont été lancées en matière de banqueroute. Depuis 1978, les Parquets n’arrêtent pas de dénoncer le manque de personnel qualifié auprès de la police judiciaire et des cabinets d’instruction, d’experts capables d’éplucher des dossiers financiers extrêmement compliqués et techniques, de percer les écrans de fumée qui ont été soigneusement mis en place pour dissimuler les canaux par lesquels sont passés les fonds des créanciers et l’argent des salaires. C’est donc une tâche de longue haleine, mais les résultats en sont médiocres. Depuis 1990, pas moins de 1 500 affaires ont été frappées de prescription. Est-ce la preuve que la justice a déclaré forfait ? C’est plutôt une effrayante négligence de la part du pouvoir politique, car la solution du problème incombe résolument au gouvernement, et non au Parquet, a fermement souligné Robert Biever.

Le sentiment d’insécurité justifié se trouve donc bien ailleurs qu’à la Kinnékswiss, car l’impunité en matière de faillites frauduleuses, qui provoquent des crises existentielles difficiles à vivre pour les victimes constitue elle aussi une forme de violence inouïe.

anne heniqui
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