Le Misanthrope

Maturité, Molière

d'Lëtzebuerger Land vom 25.03.2004

Le Misanthrope de Molière est de ces pièces de théâtre qu'un metteur en scène se doit de monter un jour. Peut-être, se dit-on, lorsqu'on l'aborde qu'elle est un garant de la maturité de son travail. Frank Hoffmann, sans doute conscient de notre époque difficile, en homme alerte et probablement un peu torturé par les réalités, a décidé de monter sa version du Misanthrope. Il n'a pas souhaité comme d'autres metteurs en scène, rendre ces vers actuels. L'univers que Frank Hoffmann et son équipe proposent est sobre d'apparence. Tenté de dire: comme d'habitude. 

Soulignons tout de même qu'il y a des touches de XVIIe siècle un peu partout. Une belle dorure recouvre une voûte aplatie placée sur le milieu de scène. Plusieurs bouts de canapés en velours rouge, très contemporains parsèment de façon désorganisée, à cour et à jardin, cet univers dans lequel se déroulent les tiraillements et les mises au point d'Alceste et de ses proches. 

«Alceste: Trahi de toutes parts, accablé d'injustices / Je vois sortir d'un gouffre où triomphent les vices, / Et chercher sur la terre, un endroit écarté / Où d'être homme d'honneur, on ait la liberté.»

Les puristes ne seraient pas satisfaits de cette version du Misanthrope, les vers et le rythme n'y sont pas complètement respectés. Ceci est dû aux accents des comédiens, Johan Leysen, qui incarne Alceste rajoute une touche gutturale de flamand, ce qui détache par moment de son personnage. Cet acteur plutôt de cinéma est une brillante présence, du fait de son visage marqué mais lumineux. 

Il joue par exemple le personnage principal dans Tikho Moon d'Enki Bilal, un film fantastique où la spécificité linguistique de l'acteur ne rajoute qu'un mystère de plus. Ici, cet Alceste est, certes, étrange mais il est imprécis aussi, son rythme est décalé par rapport à celui des autres interprètes. Mais peut être est-ce volontaire de la part du metteur en scène : vouloir différentes interprétations des vers de Molière, peut-être est-ce là une forme de réactualisation de la pièce dans un contexte luxembourgeois très hétérogène au sens des origines et des accents. 

À côté d'Alceste, le public trouvera une Célimène absolument convaincante, cette jeune comédienne, qu'est Isabelle Ronayette avance dans la pièce avec une belle pureté du verbe et des gestes. Elle a même, dans son visage, quelques caractéristiques des belles de l'époque, un teint diaphane, une chevelure délicate et un port gracieux. Tous les comédiens que Frank Hoffmann a choisis sont honnêtes dans leur interprétation, Marja-Leena Junker jouant le rôle d'Arsinoé, l'amie de Célimène, secrètement amoureuse d'Alceste, Brigitte Urhausen, la subtile Eliante, qui témoigne d'une intelligence du jeu - sa posture serait cependant légèrement à re-voir, le corps parle aussi. 

Serge Tonon, Marc Limpach et Germain Wagner, dotés de costumes aux matières et aux couleurs chatoyantes, et coiffés de perruques gigantesques, donnant à ces personnages, mi-hommes bienséants, mi-médisants cruels et hypocrites, une tenue un peu étrange, de vieux clowns dingues et paumés. Et puis un tout petit rôle avec un comédien charmant, Pol Christophe apparaissant comme Du Bois, serviteur affolé d'Alceste, exagérément chargé de sacs et sacoches.

On se demande souvent comment un metteur en scène dirige les acteurs, on se doute ici que la direction est distancée, et qu'elle offre aux interprètes une certaine liberté. Ils ne sont pas étriqués dans leurs rôles. Thierry De Carbonnières, l'homme qui joue un beau Philinthe, disposé à comprendre son ami Alceste, mais lui déconseillant de se couper du monde, confie que Frank Hoffmann promeut plutôt les situations entre les personnages que leur identité même. 

D'où peut-être l'accentuation de la relation chaotiquement amoureuse entre Alceste et Célimène et moins sur l'évolution même d'un misanthrope. Car cela eut pu être aussi intéressant de décrire la chute d'un homme trahi avec un ton plus engagé, plus franc et moins poli. Mais peut-être que Frank Hoffmann s'attaquera prochainement à des auteurs plus risqués, qui traitent l'humain sans pincettes bourgeoises.

 

Prochaines représentations dans les Ateliers du Théâtre national du Luxembourg au 194, route de Longwy à Luxembourg, les 26, 27, 30 et 31 mars à 20 heures, le 1er avril à 20 heures et le 28 mars à 16 heures; représentation supplémentaire le -6 mai à 20 heures au Centre Barbelé à Strassen ; renseignements au téléphone: 26 44 12 70 -ou info@tnl.lu; réservations au téléphone: 26 45 88 70.

 

 

 

 

Karolina Markiewicz
© 2017 d’Lëtzebuerger Land