Monarchie

Au-delà du réel

d'Lëtzebuerger Land du 05.10.2000

La compassion. La compassion, du moins à en croire les médias, de tout un peuple avec « son » prince agonisant. L'adhésion du peuple, c'est-à-dire du commun des mortels, aux péripéties, mais aussi aux joies de « sa » famille royale semble totale. Cette attitude s'exhibe surtout lors des grands ou tragiques événements, tout en restant consubstantielle en temps « normaux ». 

Le mariage du prince héritier et futur grand-duc Henri avec Maria-Térésa, la mort de la grande-duchesse Charlotte, l'annonce de l'avènement au trône du Prince et donc de l'abdication du grand-duc Jean ainsi que le tragique accident dont fut victime prince Guillaume sont autant d'évènements qui auront bouleversé l'opinion publique luxembourgeoise, suscitant là une sorte d'hystérie collective, là un apitoiement sur le sort de la famille.

Le lien entre la famille royale et « son » peuple est irrationnel. Qu'une monarchie provoque l'adhésion ou le rejet, qu'il n'y ait pas de compromis possibles, cette maxime est révolue. Compréhensible en des temps où les monarques possédaient encore, en nos contrées, de véritables pouvoirs et étaient plus proches du despotisme que de la démocratie, qui finalement a sonné leur glas, le caractère absolutiste semble avoir survécu en ces temps de monarchies parlementaires et de monarques qui, le plus souvent, font figure de chefs d'États de paillette, car dépourvus de tout pouvoir concret. 

À la fin de la Première Guerre, les monarchies d'ancien style et absolutistes ont définitivement commencé à fendiller sans qu'il n'y ait eu grand besoin de révolutions sanglantes. Le parlementarisme, la démocratie directe se sont lentement imposés, rognant les pouvoirs des familles régnantes ou tout simplement déposant les rois et reines. Paradoxalement, les monarchies constitutionnelles qui ont survécu à la vague républicaine semblent aujourd'hui plus promises à la pérennité qu'elles ne l'étaient du temps où elles exerçaient directement leurs pouvoirs.

La règle fondamentale de toute monarchie veut que l'on ne devienne pas monarque, mais que l'on naisse monarque. Ce qui implique aussi que l'on naisse face aux ou avec les ressentiments d'une population que l'on est censé diriger un jour sans que l'on ait à produire quelque autre légitimité que celle de la filiation sanguine. Les monarques modernes doivent donc vivre avec, ou plutôt par un passé et une image qu'ils projettent d'eux-mêmes, une image qu'ils doivent soigner et adapter pour subsister. Dans le temps, les monarques étaient sujets à des révolutions, confrontés aux aspirations légitimes  de leur peuple à l'égalité et à l'abolition de privilèges. Aujourd'hui, les droits et pouvoirs de la monarchie sont arrêtés constitutionnellement. Ses pouvoirs réels sont délégués à des gouvernements et parlements élus par le peuple. Les monarques ne sont ainsi plus exposés aux humeurs populaires, étant donné qu'ils n'ont plus de pouvoirs réels - la responsabilité politique incombe exclusivement à des institutions choisies démocratiquement. Dans cette amputation implicite de l'exercice de ses pouvoirs exécutifs réside la clef du succès de la monarchie, régime a priori anachronique, mais qui a parfaitement su survivre aux signes du temps.

Au Luxembourg, le grand-duc est simultanément à la tête de l'exécutif, en tant que chef de l'État, législateur, sanctionnant et promulguant les textes de loi votés par le Parlement qu'il nomme et peut dissoudre, impliqué dans le monde judiciaire en nommant les magistrats qui doivent lui jurer fidélité et peut - par son pouvoir de grâce - supplanter les décisions de ces mêmes juges : le grand-duc cumule ainsi des positions dominantes dans les trois pouvoirs. Bien que la séparation des pouvoirs, base de tout régime démocratique, soit de la sorte institutionnellement outrepassée, le fait que le grand-duc n'exerce aucun de ses pouvoirs directement, qu'en réalité, il ne fait qu'exécuter les décisions du gouvernement ou du Parlement, lui confère l'image d'un souverain inoffensif et donc acceptable. La projection de cette image suffit pour que la factuelle non-séparation des pouvoirs soit acceptée aussi bien par le peuple que par ses politiques.

Les monarchies ont de la sorte appris à humer et à reconnaître l'air du temps. Elles ne s'imposent plus, elles sont passivement présentes. Elles existent pour assurer la continuité de l'État, sans que ses représentants soient censés se mêler directement aux agissements ou aux fonctionnement de cet État. Les monarques ne font, en fin de compte, qu'office d'ambassadeurs de luxe, à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.

Un changement de régime semble néanmoins impensable. Surtout en des temps d'opulence et de bien-être général. Les révolutions sont le paroxysme de tensions sociales : lorsque le peuple va bien, le pouvoir n'est pas mis en doute. Or, dans les monarchies constitutionnelles, les régnants disposent d'un autre avantage de poids qui les met à l'abri des sautes d'humeur de leur peuple. Dans le régime parlementaire, le pouvoir politique élu  joue en effet un rôle de paratonnerre dont profitent les souverains. Il leur est dès lors d'autant plus facile de soigner leur image de bon père de famille (du peuple).

La sympathie envers les dynasties s'explique non seulement par cette image paternelle qu'elles projettent d'elles mêmes, mais aussi par l'illusion du monde de féerie et de rêve qu'elles génèrent. Il s'agit d'un monde perçu comme inabordable, inaccessible par le commun des mortels, c'est-à-dire le peuple. En ce sens, une famille royale peut remplir le rôle d'une entité irrationnelle, laquelle trouve l'adhésion automatique de la conscience collective. Les liens étroits entre la noblesse et l'Église corroborent cette fonction qui se place dès lors au niveau mythique : l'imaginaire populaire a besoin d'identifications qui, bien qu'irrationnelles, doivent être concrètes. Le Luxembourg, non pas à tort affublé de « Marieland » pour sa vénération de la Vierge Marie, n'a-t-il pas révéré, quasiment déifié, la grande-duchesse Charlotte ? Les relations entre le trône et le peuple sont de l'ordre de l'émotionnel, quelles que soient les circonstances et quel que soit l'abattage des barrières entre la caste des régnants et des autres.

Cependant, une « humanisation » savamment orchestrée des monarchies a marqué l'entendement d'une monarchie moderne. Si d'antan, le « sang bleu » représentait véritablement une classe sociale inaccessible, le potentiel de sympathie dont bénéficient les monarques actuels repose pour beaucoup sur une image de « simplicité » que ceux-ci présentent d'eux-mêmes. Les alliances de nobles avec des roturières/roturiers  en sont un exemple de choix. L'ouverture de cette menue porte d'entrée pour accéder à leur monde, perçu comme étant à part, articule une volonté d'afficher la simplicité de la part de la noblesse et rend ainsi les régnants plus proches du peuple qui peut croire en l'accomplissement de ses rêves. Au Luxembourg, l'épisode de l'accident de voiture du prince Guillaume a, indirectement, aussi aidé à rendre la famille royale plus « humaine ». Que le cadet de la famille royale fût grièvement blessé dans un accident de la circulation a inconsciemment rappelé à la population que quelque part, tout royal que l'on puisse être, les épisodes qui marquent une vie de famille restent les mêmes. Plus anecdotique, le fait que le prince et son épouse roulaient dans une Renault Clio de location a suscité nombre de discussions au sein de la population - la voiture ne correspondant pas au standing auquel s'attendaient les gens.

Cette « humanisation », cette simplicité et cette proximité du peuple ne deviendront cependant jamais absolues. Le monde de rêve représenté constitue aussi une nécessité pour la sauvegarde des préséances inhérentes à la constellation sociale actuelle. Le relais idéal en est la presse. Point de vue Images du monde, Frau mit Herz et autres Figaro Magazine, Goldene Blatt ou Bunte, sans parler des émissions télévisées, ont fait des royaux au moins une partie de leur fonds de commerce. Ces produits de presse entretiennent aussi bien l'aspect inaccessible du monde des princesses en les présentant dans leur monde de paillettes, qu'ils contribuent à rendre les princes et princesses plus humains en relatant régulièrement leurs mésaventures ou scandales. Cette relation triviale est acceptée, voire alimentée par les deux côtés, car chacun y trouve son compte.

De la famille grande-ducale, les commentateurs sont unanimes qu'il s'agit d'une famille discrète, à l'exemple de Stéphane Bern, journaliste adorateur des choses royales (in : Revue, Vive de Grand-Duc, Spezialnummer zum Thronwechsel, 20. September 2000) : « Das bedeutet aber nicht, dass sie zurückgezogen oder gar langweilig sind, sondern ganz einfach, dass sie keine Schlagzeilen brauchen um effizient zu sein. (...) Sie kommen ihren familiären und mondänen Pflichten zwar nach, aber ohne jeglichen Jetset-Rummel. (...) Sie halten sich von einer gewissen medialen Monarchie weit entfernt. » Mais les royaux luxembourgeois sont quand même bel et bien présents dans les médias, que ce soit au Luxembourg ou ailleurs, en soignant une image plus que positive d'eux-mêmes.

Au Luxembourg, la dévotion lors de l'annonce de l'avènement au trône, Noël 1999, était déjà spectaculaire. Le report de l'avènement et des festivités populaires a modéré l'hystérie collective qui allait gagner, via les médias, le pays. André Linden, dans son article « Inszenierungen der Monarchie » (in : forum n° 199, dossier spécial « Thronwechsel »), a, dans ce contexte, souligné que l'annonce du changement à la tête de l'État était beaucoup plus ritualisé qu'elle ne l'était en 1964. Il en déduit que « die gegenwärtigen politischen Akteure und die sie begleitenden Medien [empfinden] ein verstärktes Bedürfnis zur Sicherung eines geregelten Thronwechsels. (...) Auf einer tieferen Ebene ist vielmehr die Sorge spürbar, es könnten im Zuge des Thronwechsels Dynastie und Monarchie (...) in Frage gestellt werden oder sonstwie Schaden erleiden. »

La monarchie est souvent perçue, à tort ou à raison, comme un facteur de stabilité et de continuité. Selon la Constitution, le chef de l'État est aussi le symbole de son unité et le garant de son indépendance ; la puissance souveraine réside dans la Nation, mais c'est le grand-duc qui l'exerce. Par rapport aux régimes républicains, le changement à la tête d'une monarchie n'est pas soumis à des échéances déterminées. L'alternance à la tête de l'État n'existe pas. L'identification, pour le peuple, avec son souverain en devient d'autant plus facile, étant donné qu'il est de la même façon confronté à la situation préétablie et apparemment inchangeable que le monarque naît en tant que tel. Le réflexe conservateur « Ça a toujours été comme ça » confère ainsi une sorte de légitimité populaire au chef d'État non élu.

La sympathie, voire la compassion, surtout lors de grands événements, exprimées à l'encontre des souverains est une autre source de légitimité populaire selon l'entendement général. Institutionnellement ou constitutionnellement, la sympathie n'a certes pas de valeur. Mais étant donné que cette sympathie populaire est considérée comme largement majoritaire par la classe politique (à en croire un sondage ILReS publié par le Jeudi, 81 pour cent des Luxembourgeois se sont exprimés en faveur de la monarchie), elle devient un instrument de légitimité par ricochet dans le sens où l'adhésion populaire au trône implique l'adhésion de la classe politique. D'où l'absolue nécessité pour tout monarque de se présenter comme moderne, jovial, intéressé aux choses sociales, qui augmente le crédit de sympathie nécessaire, voire vital pour le système.

Le défaut de légitimité concrète du point de vue rationnel est de la sorte dépassé. D'antan, la légitimité royale découlait de la volonté divine, avec des avatars qui auront perduré jusqu'à aujourd'hui. Ce n'est qu'avec l'intronisation du grand-duc héritier Henri que la formule « Nous, [nom du grand-duc], par la grâce de Dieu... » disparaîtra des textes de loi. Lors de la dernière révision constitutionnelle, la personne du grand-duc, quoi que toujours inviolable, avait perdu son caractère sacré. Bien que la dynastie des Nassau soit toujours étroitement liée à l'Église - la tenue d'un « Service d'action de grâces » à la cathédrale Notre-Dame de Luxembourg lors de l'avènement au trône, de même que les Te Deum à l'occasion des fêtes nationales en présence de la famille grande-ducale en témoignent - la source spirituelle de sa légitimité divine est devenue trop irrationnelle, trop anachronique.

Ce pas symbolique n'a, pour la famille Nassau, pas de conséquences concernant la légitimité de son pouvoir. La famille régnante grande-ducale est peut-être la seule qui puisse s'asseoir sur une légitimité populaire : le référendum du 28 septembre 1919 avait consacré la monarchie luxembourgeoise.

La symbolique de fixer initialement l'avènement au trône un 28 septembre est donc grande, mais reflète aussi le souci d'une classe dirigeante à souligner leur raison d'être, le système monarchiste en tant que tel souffrant de son anachronisme.

marc gerges
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