Chronique Internet

Bitcoin Cash se déchire, Bitcoin crashe

d'Lëtzebuerger Land vom 16.11.2018

La famille Bitcoin commence à ressembler à l’église réformée néerlandaise au XIXe siècle, lorsque les schismes se multipliaient et dressaient des villages voisins les uns contre les autres dans une frénésie d’obstination théologique étriquée. Le Bitcoin, une cryptodevise dont l’architecture fait de chaque tentative de résoudre ses problèmes une occasion d’affrontements homériques entre puristes et pragmatiques, semble aujourd’hui impossible à réformer et condamné à revivre périodiquement de telles affres schismatiques.

Bitcoin Cash, une scission opérée en 2017 de la cryptodevise Bitcoin créée par le mystérieux Natoshi Sakamoto en 2009, reflétait le désir de certains développeurs d’augmenter la taille de ses blocs. Comme les développeurs impliqués ne parvenaient pas à se metttre d’accord, il en a résulté une scission. La nouvelle cryptodevise, appelée Bitcoin Cash, a commencé à circuler le 1er août 2017. Dans une opération qui pouvait, aux yeux d’utilisateurs naïfs, être interprétée comme une multiplication des pains, chaque détenteur de Bitcoin s’est retrouvé automatiquement détenteur de la même quantité de Bitcoin Cash. Comme son nom l’indique, la nouvelle devise était censée résoudre le problème de liquidité rencontré par la version classique de l’original et devenir un véritable moyen de paiement universel alternatif grâce à des commissions considérablement réduites.

Au-delà des déchirements causés par ce que l’on a coutume d’appeler dans le milieu un « hard fork » – une scission dure, c’est-à-dire causée par un changement de code –, il faut reconnaître que le Bitcoin Cash, même si sa valorisation se compte en milliards de dollars, est resté loin de son objectif : bien qu’il soit coté sur un grand nombre de plateformes, il a servi à opérer en mai 2018 des paiements d’une valeur totale de 3,7 millions de dollars, contre 10,5 millions en mars de la même année, selon une recherche effectuée par Chainanalysis : on est loin du moyen de paiement universel prôné par le groupe à l’origine du schisme de l’été 2017.

À présent, c’est à une nouvelle scission que se prépare Bitcoin Cash : Craig White, qui se présente comme étant Satoshi Nakamoto sans que grand monde ne prenne cette affirmation au sérieux, s’oppose à une nouvelle scission défendue par une faction de développeurs. Les divergences entre les deux camps n’ont pas d’enjeu vraiment significatif au-delà de ces chapelles elles-mêmes, si ce n’est une lutte de pouvoir quant à qui contrôlera les destinées de la devise dissidente, mais la perspective d’une nouvelle séparation de Bitcoin Cash en deux versions concurrentes a plongé l’ensemble de l’univers crypto dans une ambiance délétère. En 24 heures, Bitcoin a lourdement chuté, passant du niveau de 6 500 dollars, auquel il se défendait vaillamment depuis quelques mois, à quelque 5 500 dollars. L’ether de son côté a perdu quinze pourcent de sa valeur et Bitcoin Cash lui-même 18 pourcent. Il n’y a pas de raison réelle justifiant cette contagion, mais, comme les places classiques, les marchés crypto réagissent avec nervosité face à l’incertitude et la confusion.

Tout cela donne une piteuse image des cryptodevises censées révolutionner les circuits monétaires et devenir les moyens de paiement du XXIe siècle. La gouvernance dont bénéficient les monnaies conventionnelles est certes laborieuse, hautement politisée et pas très efficace non plus – elle ne nous met pas vraiment à l’abri de crises monétaires ou financières –, mais elle a au moins le mérite d’exister. Sur les forums sur lesquels discutent les développeurs impliqués dans ces réflexions sur l’avenir des différentes cryptodevises, ceux-ci ne sont souvent même pas d’accord sur la plateforme qui fait foi pour enregistrer leurs débats. Et tandis que ceux parmi les développeurs qui sont sincèrement intéressés par une amélioration des protocoles avancent leurs arguments, d’autres parties prenantes, gagnées par la fièvre de la spéculation, jouent leur intérêt personnel à court terme, quitte à relancer la valse des schismes.

Jean Lasar
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