Pas sur la bouche

d'Lëtzebuerger Land du 19.06.2020

Non, je ne listerai pas ici mes trucs et astuces pour afficher un regard de braise, manier le mascara façon yeux de biche ou jouer du clin d’œil appuyé dans l’idée d’engager le dialogue... N’empêche que. À l’heure où toutes les bouches du pays sont voilées, force est de constater qu’il ne reste plus que ces deux pupilles auxquelles réellement nous raccrocher pour tenter de nous décrypter les uns les autres.

Exemple concret l’autre jour, au marché. Un croisement de regards m’a suffi à comprendre que j’avais malencontreusement pris la place de cette femme dans la file d’attente rien qu’aux éclairs, qui en une fraction de secondes, ont soudain jailli de ses yeux. C’est d’ailleurs en écarquillant un peu les miens, comme pour exprimer, avec le plus de sincérité possible, tous mes regrets face à cet indéniable manque d’élégance de ma part, que j’ai tenté de rattraper le coup. En guise de réponse, ses paupières se sont longuement fermées, comme une approbation appuyée à mes excuses mimées, me faisant comprendre que, ouf, j’étais pardonnée.

Intéressant, ce dialogue muet de deux visages masqués, sur lesquels le sourire, l’expression, les mots aussi, parfois étouffés par les tissus, manquent ou sont tus. Un pli à prendre que cette nouvelle forme de communication qui, finalement, nous oblige à nous attarder un peu davantage sur l’autre. À regarder droit dans les yeux, à lever les nôtres de nos nombrils, à creuser plus loin que ces sourires de façade que nous affichons à tout va. Et qu’il est intéressant que de percer ces miroirs de l’âme et de tenter de lire au travers un regard. Ôtez au Joker son sourire carnassier, gommez le plissement de lèvres énigmatique de la Joconde, effacez le rire du plus amusé des smileys… Masquez ces célèbres bouches de votre imaginaire juste pour voir ce qu’il reste à observer, ce qu’il reste à tirer de ces figures connues de tous, lorsqu’on leur ôte le plus flagrant de leurs attributs ? Sans doute serez-vous captivé par le regard démoniaque et fou du premier. Intrigué par l’aura mystérieuse, presque ironique de la seconde. Et même un peu décontenancé par l’inertie et le vide insignifiant du dernier. Révélateur en un sens…

S’il existe une multitude de sourires, ces derniers ont été répartis en trois grands groupes par la science. Le premier englobe tous ces sourires dits d’affiliation. Discrets, cordiaux, sans menace aucune. Lèvres gentiment plissées, commissures légèrement relevées. Le second regroupe les sourires de domination, les rictus qui déforment un peu les visages, qui sont moqueurs, critiques, hautains, voire méprisants. Le dernier réunit tous les sourires de récompense. Les vrais, de ceux qui expriment une joie sincère, un bonheur évident, sans arrière-pensée aucune. Les seuls qui, véritablement, peuvent s’entendre dans la voix et se lire dans les yeux qui pétillent alors un peu. Ce sont ces sourires venus du cœur qui, comme pour témoigner de leur authenticité, engendrent une réaction naturelle provoquant la contraction d’un muscle autour de l’œil.

Et c’est ce type de sourire que l’on retrouve par exemple dans le regard amoureux. Ce sourire qui émerge de la rencontre de quatre yeux, ce sourire qui allume cet éclat au fond de nos pupilles, éblouis que nous sommes par ce renoncement à toute forme de résistance, par cette lumière qu’on perçoit au fond de l’autre. Celui aussi qui transparaît dans le regard d’une maman découvrant son nouveau-né pour la première fois. Ce même regard qui accompagnera et stimulera l’enfant au cours de son développement, puis tout au long de sa vie. Et quelle importance que ce regard que l’on porte sur l’autre et qui a été porté sur nous. Quel impact sur la personne que l’on devient. Quelle force dans ces yeux, aussi bien capables de construire que de déconstruire. Ceux-là ne mentent pas comme les mots peuvent le faire, ni ne trompent comme des lèvres joliment amenées savent y parvenir. Tout vrai regard est un désir, écrivait Musset. Pensez-y quand les bouches s’effacent. Contemplez ces yeux qui vous entourent, ces regards doux, vitreux, noirs, distraits, veloutés, indignés, enamourés, et souvenez-vous qu’il y a souvent bien plus d’intentions dans un coup d’œil que dans le plus argumenté des discours ou le plus avenant des sourires.

Salomé Jeko
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