La musée en 2001

Affaire de contenant et de contenu

d'Lëtzebuerger Land du 22.03.2001

Dans un style redondant, le scribe du ministère avait en son temps célébré ce qui devait s'appeler encore Centre d'art contemporain : « un Centre d'art présent, d'art vivant, d'art contemporain, dirons-nous pour ne pas figer la terminologie. » Le point d'exclamation, d'émerveillement, ou d'enthousiasme décidé, ne manquait pas. Pour la terminologie, on en a bien changé depuis. Le Centre est devenu Musée, et Musée d'art moderne... il semble toutefois que du côté des achats, on se soit de plus en plus mis du côté de l'art contemporain, allez savoir.

Sans doute que le futur MAM Grand-Duc Jean (au long des vingt dernières années) peut efficacement servir d'exemple à ce qui paraît bien être un mal luxembourgeois, un mal de gens qui ont les moyens, se lancent la tête première (étourdiment) dans les grandes affaires (et c'est bien de cela, question prestige escompté, question dépense sûrement, qu'il s'agit au Kirchberg). Pour un peu, mutatis mutandis, on reprendrait volontiers le jugement de Werner Sombart, au début de l'autre siècle, sur la prodigalité, voire carrément le gaspillage, Verschwendung, qualité essentielle des capitalistes. 

Car d'emblée, c'est vrai, le projet a souffert de l'absence de toute réflexion sérieuse : on a demandé à un architecte réputé mondialement de construire, sans jamais avoir posé la question de la véritable fonction du bâtiment. On aura un beau contenant, pour le contenu, on verra plus tard, il était beaucoup question à l'époque de dons, legs ou prêts.

Au-delà de l'anecdote locale, les circonstances reflètent peut-être des choses plus profondes. Les interrogations devant aller plus loin. Porter sur l'institution musée même au tournant du millénaire (et sa relation au public) ; le concept même de musée qui depuis très peu dans l'histoire (de l'art) est réservé quasi exclusivement à l'art de son temps ; l'(in)adéquation des lieux justement à cette production artistique nouvelle. Et par-dessus tout cela, planent les changements intervenus dans le monde et la société où nous vivons dès maintenant. Radicalement, Uwe M. Schneede pose la question dans le titre du livre dont il est l'éditeur : Museum 2000 - Erlebnispark oder Bildungsstätte?

 

1.

 

Il existe, du moins en art, un parasitisme qui exprime la jubilation. Ou pour employer une autre image, il est des occupations qui ennoblissent. C'est ce qui se passe à peu près chaque fois que Daniel Buren investit un lieu, y déploie bandes et rayures, miroirs et couleurs. Le coup de chance, c'est une sorte de dialectique qui s'établit entre le lieu et l'occupant ; c'était le cas ces dernières semaines dans le KUB de Peter Zumthor, à Bregenz, dont on sait la rigueur des espaces, proprement éclatés, explosés sous l'action de Buren. Alors, d'un coup, le verbe allemand : aufheben, prend tout son sens.

Il suffit pour cela à Daniel Buren de peu de chose, d'un minuscule point d'appui ; à Bregenz, c'était un élément de ce plafond génial qui diffuse la lumière à tous les étages. Ce plafond donnait une grille de lecture, pour une ponctuation verticale au premier, une mise en abyme, horizontalité infinie, au second, enfin le fouillis d'un village de cabanes colorées au troisième. Cette exposition a été conçue pour donner une nouvelle orientation au Kunsthaus Bregenz : « Auftakt für eine mehrjährige Programmsequenz, Statement für eine vielfach verloren geglaubten Diskurs zwischen Kunst und Architektur » (Eckhard Schneider).

Confrontation indispensable pour la réussite d'un musée (dans sa réalisation au départ, comme après dans son fonctionnement). D'où logiquement, première décision prise par Kasper König à son accession au Ludwig Museum : l'architecte néerlandais Rem Koolhaas va reprendre toute une partie, l'entrée du moins. Et ce qui retient surtout dans cette initiative, la volonté de donner dans le musée un lieu qui lui soit propre à la vidéo.

 

2.

 

À défaut d'un autre sacré, l'art est mis à forte contribution, sert d'ersatz (malgré toutes les entreprises de désacralisation justement des artistes eux-mêmes). Et à défaut de cathédrales (et de palais, suspects, eux, dans les régimes démocratiques), hommes politiques et architectes se replient, pour leur plus grande gloire, sur les musées (ou les bibliothèques). Véritable explosion dans les années 1970 ; à Luxembourg, on n'a fait que prendre un train longuement en marche, malheureusement, sans tirer profit des expériences faites ailleurs au long d'une trentaine d'années.

Le verdict de Daniel Buren sur la frénésie explosive des nouveaux buildings est sévère (on verra qu'il ne vaut que pour une tendance, et son propre travail au KUB de Bregenz est là pour en restreindre et nuancer le champ d'application) : « On voit émerger ici et là des lieux d'architectures idéales, des rêves d'architectes, sans grande attention pour la fonction principale que ces lieux doivent remplir ! Le résultat, ce sont des sortes de folies difficilement exploitables qui plus est très en retard quant à la forme, aux inventions visuelles auxquelles l'art moderne puis contemporain nous ont habitués. »

En gros, ces nouveaux buildings se laissent répartir en deux groupes, deux tendances qui ont orienté les architectures. À partir de Hollein, à Mönchengladbach, puis à Francfort, et jusqu'à Gehry, à Bilbao, comme point d'orgue, c'est exactement le rêve d'architecte qui prime, ou selon le mot du théoricien de la post-modernité, Heinrich Klotz : « Fiktion und nicht mehr nur Funktion ». À Bilbao, par exemple, on aboutit ainsi à la cathédrale, et le premier geste devrait être de vider le bâtiment de tout art superflu. Gehry autosuffisant, on imagine de même, laissé à lui-même, le bâtiment de la Deutsche Bank de Böhm. À Bilbao, plus grave, jusqu'aux grandes machines de Serra rapetissaient dangereusement, et vues d'en haut, les sculptures prenaient forme de crottes de chien.

La réaction ne s'est pas fait attendre. À moins que les deux postulation, baroque et classique, voire puritaine (dénomination qui n'enlève rien au plaisir sensible) ne soient présentes à la fois, ensemble, dans des proportions variées seulement. Peter Zumthor et son KUB servent alors de modèle, et sans m'amuser à dresser des listes, pour l'une et l'autre postulations, je n'oublierai pas ici les architectes, suisses également, Herzog et de Meuron, pour leurs trois musées, gigognes, car ils pourraient bien s'emboîter les uns dans les autres, du plus petit à Munich, pour la collection privée Goetz, à l'énorme Tate Modern, à Londres, en passant par Duisburg, Museum Küppersmühle, et son extraordinaire escalier, pour une autre collection privée, Grothe.

 

3.

 

Quels espaces pour l'art moderne et contemporain ? Les lieux ne peuvent pas ne pas tenir compte de l'abandon ou dynamitage des genres, des canons traditionnels. Et la réflexion doit porter également sur la réception des oeuvres. On accroche autrement une photographie de Gursky et une peinture de Rothko, pour ne pas parler des installations de tout type ; on les regarde autrement. Les deux oeuvres gardant quand même en commun que notre regard les saisit d'un coup, quitte à les parcourir après, à s'y enfoncer (qui fait bien sûr une différence).

La vidéo a introduit dans les musées une dimension jusque-là absente dans cette enceinte. Salles obscurcies, proches du cinéma, avec lequel la vidéo partage le déroulement dans le temps. Celui-ci est dicté au visiteur, à moins qu'il ne se détourne très vite et s'en aille.

Question qui reste pour le moment sans réponse : Est-il bon, souhaitable, de mélanger dans un même espace les genres ? Trop souvent, à ce jour, on construit avec les moyens du bord des cages à vidéo, et le spectateur passe de l'obscurité à la lumière, ou inversement, il est vrai que souvent il ne fait vraiment que passer.

 

4.

 

Quiconque suit l'actualité internationale aura constaté avec étonnement (ou non) que dans aucun des ouvrages qui ne manquent pas sur les musées construits récemment, en construction ou en projet actuellement, comme : Auf dem Weg ins 21. Jahrhundert (Gerhard Mack) ou Für ein neues Jahrtausend (Vittorio Magnago Lampugnani), alors que le nombre s'en élève à 25, il n'est fait mention du musée Pei. Qui pis est, à ma connaissance, les textes consacrés à l'architecte sino-américain lui-même ne disent rien du bâtiment du Kirchberg ; c'était vrai naguère pour sa monographie, tout dernièrement pour un article de Jean Lacouture. Allez savoir... mais attendons, pour juger aussi bien du contenant que du contenu, de leur dialogue ou enchevêtrement. Pour savoir si le MAM Grand-Duc Jean se débarrassera tant soit peu de son péché originel.

Cela dit, retournons une dernière fois la lorgnette. Qu'en adviendra-t-il du musée dans un monde de communication de plus en plus immatérielle, globale. Les responsables de la documenta 2002 parcourent l'univers, pour des discussions sur la démocratie. Tournée qui a commencé à Vienne où Peter Noever a annulé, faute d'argent, une exposition, au MAK, la remplaçant par une action : Diskursives Museum.

 

Lucien Kayser
© 2019 d’Lëtzebuerger Land